Les faillites d’Etats sont souvent liées à des guerres. Or le combat contre la pandémie a aussi été présenté comme un conflit sans merci contre un ennemi qu’il fallait abattre sans considération du prix. Face aux interventions budgétaires, la dette explose. «Ce n’est pas un problème dans la situation actuelle», a déclaré Jerome Powell, président de la Réserve fédérale américaine. A court terme sans doute, mais qu’en sera-t-il lors de la prochaine étape de la crise? Comment a-t-on résolu ce problème dans l’histoire? Quelles innovations financières naissent de la crise du coronavirus?

Une dette à 150% du PIB, et alors?

Des défauts de paiement pourraient se produire car la santé des Etats est très inégale, par exemple entre la Suisse, avec une dette publique assez basse, à 40% du PIB, et l’Italie, à plus de 150%.

L’historien Carlo Cipolla place la première crise internationale de la dette au XIIIe siècle à la suite de prêts de marchands italiens à l’Angleterre. A l’époque, l’Italie était une grande puissance. Aujourd’hui, la Péninsule, plus vulnérable et affaiblie que jamais, a besoin d’aide.

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Les banques centrales et les gouvernements ont réagi de concert et apporté leur soutien. Les interventions budgétaires atteignent 4,1% du PIB mondial, dont la moitié proviennent des Etats-Unis, selon Andres Sanchez Balcazar, responsable des obligations globales et Sabrina Khanniche, économiste senior, tous deux auprès de Pictet Asset Management. En Europe, elles représentent 3% du PIB, au Japon 10%.

Ces soutiens sont financés par des emprunts publics de grande ampleur et selon des méthodes qui n’hésitent pas à briser des tabous. «La monétisation de la dette devient acceptable», analyse Sabrina Khanniche. Le phénomène se produit lorsque la banque centrale d’un Etat achète directement la dette du gouvernement. D’après les théoriciens néolibéraux, l’économie s’autorégule, monétiser la dette est donc un tabou», ajoute-t-elle. A l’inspiration du Prix Nobel Milton Friedman, il fallait distinguer clairement entre la sphère de l’Etat et celle du marché. Cet hiver, le Royaume-Uni a franchi cette barrière idéologique.

La fin du pacte de stabilité

L’UE a aussi brisé le tabou des critères du pacte de stabilité, a priori à titre temporaire. Bruxelles a également autorisé les aides publiques pendant la pandémie. La BCE a enfin assoupli ses règles de détention des dettes publiques. Ces «nouveautés» ne font plus peur. «Ce sont les crises qui nous font innover et avancer», justifie Sabrina Khanniche.

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Les bilans des banques centrales explosent en absorbant cette montagne de dettes. La Réserve fédérale américaine est en passe de doubler le sien pour le porter à la fin de l’année à 8000 milliards de dollars, ce qui équivaut à la moitié du PIB américain. Aux Etats-Unis, la dette pourrait bondir à 165% du PIB en 2022, contre 108% actuellement. Pictet Asset Management rappelle que les clignotants sont passés au rouge en Grèce quand la dette a atteint 150%, amenant la zone euro en pleine crise. Les économistes Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff dans leur best-seller This Time Is Different (2009) estimaient qu’à partir d’un taux de 90%, la croissance était condamnée à ralentir. Aujourd’hui, le doute s’est installé. «Si le taux d’intérêt réel moyen est inférieur à la croissance économique, la situation reste acceptable», justifie Sabrina Khanniche. Le très bas niveau des taux d’intérêt rend donc la dette supportable.

La mutualisation de la dette

Un peu d’inflation suffit à résoudre le problème de la dette. Dans The Liquidation of Government Debt (2011), Carmen Reinhart et Belen Sbrancia révèlent que les Etats industrialisés ont remboursé la dette depuis 1945 grâce à un taux d’intérêt réel (taux nominal réduit de l’inflation) négatif d’un demi-pour cent. Pour les Etats-Unis, il était négatif de 3% respectivement.

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La dynamique la plus inquiétante concerne la Grèce, l’Italie et le Japon, ainsi qu’à un moindre degré la France, selon Pictet AM. Par contre, le nord de l’Europe et les pays scandinaves sont dans une situation favorable. La dette pourrait atteindre 150% du PIB en Italie cette année. La Banque centrale européenne détient déjà une dette qui équivaut à 22% du PIB transalpin. Les pays du sud de l’Europe en appellent à la solidarité. Synonyme de donation dans le sud, il correspond plutôt à un crédit à des conditions favorables dans le nord. La France, qui a fait faillite à huit reprises dans l’histoire, s’inscrit clairement dans le camp de la mutualisation de la dette. Le choix définitif de Bruxelles traduira le poids réel de l’Hexagone dans l’UE post-Covid-19.

Et la Suisse? Sa dette est confortable puisqu’elle devrait atteindre 45% à la fin de cette année, malgré son intervention aussi forte que rapide qui devrait détériorer ce pourcentage de seulement 5%.