C'est au Brésil, septième puissance économique mondiale, que règnent les plus grandes inégalités de revenu, plus profondes même qu'en Inde. Une moitié de la population ne dispose que de 10% du PIB et la faim est le lot quotidien de dizaines de millions de personnes pour qui l'élection de Lula représente un formidable espoir. Il est le premier président qui ne représente pas les classes possédantes et sa toute première promesse électorale était d'éliminer la faim. Mais il arrive au pouvoir dans une situation économique extraordinairement délicate. Longtemps détenteur du record mondial d'inflation, avec des taux de plus de 1000%, le Brésil avait réussi sous l'administration précédente à se débarrasser de ce fléau. Mais depuis, des crises se sont succédé, toutes dues à une malchance tenace. Pourquoi la crise russe de 1998 a-t-elle été transmise au Brésil? Nul ne le sait vraiment, mais l'effet a été dévastateur. Alors que l'économie se remettait de ce choc, en 2000, une vague de sécheresse a vidé les réservoirs des centrales hydro-électriques. La chute massive de la production d'électricité a provoqué une nouvelle récession. Puis, fin 2001, ce fut l'effondrement de l'Argentine, le deuxième géant du continent, et la devise brésilienne, le real a chuté, relançant l'inflation et rendant inévitables des mesures restrictives. Tout allait enfin rentrer dans l'ordre vers le milieu de 2002 lorsque les premiers sondages ont commencé à donner Lula vainqueur. Le graphique ci-dessus présente une mesure de la crédibilité financière du pays, le taux d'intérêt sur la dette externe en dollars (le taux EMBI +pour les connaisseurs). Ce taux, déjà élevé, a rapidement été multiplié par trois, avant même les élections du mois d'octobre. Les déclarations apaisantes de Lula après son élection ont permis de le faire redescendre, mais il reste extrêmement élevé et représente aujourd'hui une lourde menace, comme on va le voir.

La question qui préoccupe les marchés et les élites économiques et financières du Brésil est simple: Lula, le syndicaliste radical, a-t-il changé? Il l'affirme. Son équipe économique, le ministre des Finances Antonio Palocci en tête, tient aujourd'hui un langage parfaitement orthodoxe. Ils semblent avoir adopté deux positions stratégiques. Premièrement, la lutte contre la pauvreté et la faim demande des ressources. Le gouvernement rejette l'argument aussi simpliste et populaire que faux qui consiste à aller chercher l'argent où il est, chez les riches. Cette vieille idée a échoué partout où elle a été mise en œuvre pour la bonne raison que les riches sont ceux qui font tourner l'économie. Les exproprier se traduit immédiatement par un appauvrissement général. L'équipe de Lula a compris que la solution, la seule, c'est la croissance économique. Le potentiel du pays est énorme, mais il a longtemps été bridé par une instabilité politique, une corruption généralisée et un interventionnisme paralysant.

Le deuxième principe stratégique est que ce sont les pauvres qui souffrent le plus des crises financières qui ont tant de fois secoué le Brésil. La priorité est donc de tout faire pour éviter une nouvelle crise. Cela signifie qu'il est essentiel de convaincre les marchés financiers que Lula ne va rien faire qui puisse effaroucher les marchés, que ce soit à São Paolo ou New York, d'où un double paradoxe. Tout d'abord, c'est le spectre d'une victoire le Lula qui a affolé les marchés et fait exploser les taux d'intérêt, et c'est maintenant à lui qu'il revient de les faire baisser en étant plus blanc que blanc. Ensuite, une partie de l'électorat de son Parti des travailleurs (PT) s'insurge depuis des années contre la «dictature des marchés», et sa première tâche est de séduire les marchés.

Or le Brésil est dans une situation critique qui peut basculer soit vers une reprise de la croissance qui ouvrirait la voie aux réformes voulues par Lula, soit vers une nouvelle crise dont les conséquences pourraient être historiques. Le destin du pays tient à un tout petit fil. Aux environs de 55% du PIB, la dette publique peut paraître relativement modeste mais elle est au centre de toutes les angoisses. Cette dette est presque entièrement indexée, soit sur les taux d'intérêt courts, soit sur le taux de change. Lorsque le taux de change se dévalue – en un an, il a perdu 55% de sa valeur – la dette augmente. Il en va de même lorsque les taux d'intérêt montent. Avec une longue histoire de suspensions de sa dette, le Brésil est toujours suspect, d'où deux scénarios possibles. Le premier entrevoit un cercle vertueux: Lula convainc les marchés de ses intentions orthodoxes, les taux d'intérêt baissent, le real s'apprécie et la dette diminue, justifiant ainsi la confiance des marchés. La croissance revient et le gouvernement peut dégager les ressources nécessaires à ses projets sociaux. Le second scénario est un cercle vicieux: le scepticisme des marchés se maintient, la dette étrangle le gouvernement, les taux d'intérêt astronomiques actuels (de l'ordre de 30%) asphyxient l'économie, et les marchés abandonnent tout espoir, poussant les taux d'intérêt encore plus haut et dépréciant davantage la monnaie. Une crise est alors inévitable dont les premières victimes seront, encore et toujours, les plus démunis.

Face à ces dangers, le nouveau gouvernement fait le pari qu'une politique de rigueur saura convaincre les marchés. Le président Cardoso s'était engagé à atteindre un surplus primaire (hors service de la dette) de 3,75% du PIB, Lula a annoncé un objectif de 4,25%. La Banque centrale a fait grimper son taux d'intérêt de 25% à 26,5%. Mais les marchés restent peu impressionnés. Que peut faire le gouvernement? Plus de rigueur monétaire, donc des taux d'intérêt plus élevés, aggraverait la situation de la dette et exigerait plus de rigueur budgétaire. Déjà la croissance prévue pour 2003 est nulle, ce qui réduit les rentrées fiscales et noircit le tableau. En fait, une des raisons du scepticisme des marchés est qu'ils doutent que tant de rigueur soit soutenable. Relâcher la pression pour faire repartir la croissance? Ce serait interprété comme une renonciation de la stratégie annoncée. La défiance des marchés s'aggraverait et le cercle vicieux deviendrait inéluctable. La porte de sortie est étroite, à supposer qu'elle existe.

On le voit, le pari d'orthodoxie économique ne va pas seulement à l'encontre de l'électorat de Lula, il est extraordinairement risqué. Le drame, c'est qu'il n'existe aucune autre stratégie viable. Soit les marchés misent rapidement sur le sérieux de Lula, et il pourrait bien devenir le Messie que voient en lui les déshérités, soit le scepticisme dure et la crise éclate. Le Brésil pourrait alors basculer dans une nouvelle radicalité, vouée à l'échec, certes, mais qui pourrait se répandre dans tout le continent sud-américain. L'angoisse est de mise.