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A la rédaction de L'Hebdo, en 1987.
© Simone Oppliger

Magazine

«L’Hebdo», la fin de l'aventure

Ringier Axel Springer a annoncé la fin de la parution du magazine début février. Il n’y avait aucun moyen de retrouver une rentabilité, assure l’éditeur. La rédaction fait part de son «indignation»

C’est la fin d’une aventure journalistique romande, celle d’un journal qui, foi de journalistes remuants, était «bon pour la tête». Son éditeur a annoncé lundi la cessation de parution de L’Hebdo, près de 36 ans après sa naissance. Le dernier Hebdo paraîtra le 2 février. Ringier Axel Springer Suisse, société éditrice des titres Le Temps, L’Hebdo, PME Magazine et Boléro, tous regroupés dans une salle de rédaction commune à Lausanne, a décidé d’arrêter les frais.

«Il n’y avait aucun moyen de redresser la barre», affirme Ralph Büchi, patron de Ringier Axel Springer. L’éditeur a décidé la suppression de 37 postes au total sur son site romand, dont une trentaine de journalistes. La rédaction commune du Temps et de L’Hebdo occupe aujourd'hui 112 personnes - dont une quinzaine sont nécessaires au fonctionnement de l'hebdomadaire.

Lire l'éditorial:  Rester ambitieux dans un contexte incertain

L’annonce marque en Suisse romande, différemment selon les camps. La droite nationaliste se réjouit de la disparition d’un titre qui a toujours assumé sa ligne de centre gauche. Même s’il s’est montré moins politisé ces dernières années, L’Hebdo reste associé au combat pour l’adhésion à l’Union européenne, sa mère des batailles. Des autorités telles que le gouvernement vaudois ou la Ville de Lausanne font part de leur inquiétude.

Le couperet économique a tranché

Ralph Büchi met en avant la raison économique. La disparition d’un seul titre «ne met pas la démocratie en danger, ce serait surestimer le poids d’un magazine», argue-t-il. C’est le couperet financier qui tranche, veut-il souligner. La presse est en crise sur presque tous les fronts, et les magazines d’info généralistes souffrent encore plus que les autres. «Nous, les éditeurs, ne faisons que tirer les conséquences des bouleversements dans la consommation des médias par nos clients, que ce soit comme lecteurs ou annonceurs» pose-t-il en préambule. L’Hebdo a accumulé les pertes depuis 15 ans. Durant les quatre dernières années, le magazine a perdu la moitié de ses recettes publicitaires, un tiers du tirage vendu. Et les perspectives pour 2017 sont mauvaises.

Lire l'interview complète de Ralph Büchi.

Alain Jeannet, le rédacteur en chef, «choqué»

Pour Alain Jeannet, cinquième rédacteur en chef de L’Hebdo, depuis 2003 – auparavant, il y avait fait son stage –, la déception est d’autant plus grande qu’une équipe a planché pendant plusieurs mois sur une refonte en profondeur du magazine. «Ce projet novateur méritait qu'on lui donne une chance et recelait une vraie perspective économique», lance-t-il, «choqué» par la décision catégorique de l’éditeur. Il dit avoir posé la question d’une reprise par les cadres : «Cela a été exclu, au motif que ce n’est pas réaliste.» Ralph Büchi, lui, dit avoir approché des fondations ou d’autres éditeurs : «Aucune porte ne s’est ouverte.»

Lire la lettre d'Alain Jeannet.

De fait, la stratégie de Ringier Axel Springer pour la Suisse romande est de «concentrer les efforts sur le titre le plus prometteur», c’est à dire Le Temps. L’éditeur veut «stabiliser et sécuriser la situation du Temps comme quotidien de référence en Suisse romande». Il cite la recherche de nouvelles recettes par le biais de conférences – le «Forum des 100» passera d’ailleurs sous pavillon du Temps –, et il mentionne l’investissement consenti pour T, le nouveau supplément du week-end, qui sera lancé le 18 février. Ralph Büchi vante la présence du Temps sur Internet, journal «pionnier en Europe» pour avoir tenté le site payant; le titre a «objectivement toutes les chances pour une réussite durable». Au reste, l’éditeur n’a «pas le projet» d’arrêter l’édition papier.

Un personnel «indigné»

Dans un contexte marqué récemment par des suppressions de postes à 24 Heures et la Tribune de Genève, la société des rédacteurs et du personnel est «indignée» par ces mesures, tout en gardant un espoir concernant L’Hebdo. Michel Danthe, son président, explique : «Il nous semble qu’il aurait été logique de laisser à l’équipe rédactionnelle la possibilité de trouver un financement alternatif. Je n’exclus pas qu’à l’annonce de la disparition annoncée de L’Hebdo, des voix fassent connaître leur intérêt pour la survie du titre.»

Lire l'interview intégrale de Michel Danthe.

Le journaliste fustige en outre une «restructuration massive» qui frappe Le Temps, la troisième depuis cinq ans. Les 37 postes biffés dépassent de loin l’effectif de L’Hebdo : il s’agit donc d’une «nouvelle saignée qui met en péril l’ADN du Temps».

Pour justifier l’ampleur de la coupe, Ralph Büchi parle de «coûts de structure» qui pourraient «peser sur Le Temps». Avec 80 journalistes l’effectif restera «solide» assure-t-il. Aujourd’hui, l’effectif total est donc de 112 personnes.

A ce sujet: La presse en détresse


Fortes inquiétudes sur l'appauvrissement de la presse 

La fin annoncée de L’Hebdo suscite dans la classe politique romande des réactions nombreuses et contrastées

Le Conseil d’Etat vaudois a immédiatement demandé une réunion de travail avec la direction générale de Ringier, pour évoquer la suppression annoncée de 37 emplois, qui touche également la rédaction du Temps. Cette démarche est soutenue par le gouvernement genevois. Après les mesures touchant la Tribune de Genève et 24 Heures, c’est un nouvel appauvrissement de la presse, au détriment de la qualité de l’information, redoutent les deux exécutifs.

Certaines réactions prennent un tour plus personnel. «J’ai suivi depuis un an et demi les discussions autour du maintien de L’Hebdo et je dénonce cette décision, réagit le Vaudois Pascal Broulis, informé lundi à 8h00 du matin par la direction de Ringier Romandie. La presse écrite ne peut être remplacée par les tweets d’hommes d’Etat, c’est tout simplement néfaste pour la démocratie». Le patron des finances vaudoises rappelle la «magnifique invention du Forum des 100.»

«Je peine à comprendre la logique qui veut qu’en supprimant L’Hebdo on renforcerait le Temps, relève François Longchamp, le président du Conseil d’Etat genevois. Dans la période économique difficile des années 1990, L’Hebdo a été un élément clé dans la construction d’une réalité régionale dépassant l’horizon mental des frontières cantonales. C’était pourtant l’époque où le simple fait de se rendre à Lausanne était une aventure pour un Genevois. Et réciproquement!»

Quant à l'ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin, il précise: «Je ne me reconnaissais pas forcément dans la voix de L'Hebdo, mais elle était importante en Suisse romande. A chaque fois qu'une voix meurt, le monde est un peu moins riche».

Prise de conscience romande

Jean-Nat Karakash, président du Conseil d’Etat neuchâtelois, rappelle lui aussi «le rôle-clé de L’Hebdo dans la prise de conscience du dynamisme romand et de sa contribution à la prospérité nationale. Mais l’enjeu est plus large: «Si une telle décision devait être suivie d’autres désengagements des groupes médiatiques nationaux en Suisse romande, la cohésion nationale qui serait affaiblie.»

Le président fribourgeois Maurice Ropraz déplore également «la perte d’un lien intercantonal, qui permettait aux lecteurs de mieux comprendre le paysage romand. Comme responsable et comme lecteur, je regrette la disparition d’un titre de réflexion pour la formation de l’opinion politique dans un paysage médiatique romand déjà sinistré.» Le rôle de L’Hebdo pour l’identité romande est aussi souligné par le Valaisan Christophe Darbellay: «Dans un monde de l’immédiateté, les papiers de fond de l’Hebdo manqueront. Ce magazine avait le courage de résister à la montée de l’extrême-droite et ça me plaisait.»

La revanche de l’UDC

Le camp de l’UDC, lui, n’exprime aucun regret. «Le Parti socialiste et le Nomes devront dorénavant payer leur propagande», a commenté le Neuchâtelois Yvan Perrin. «L’Hebdo m’a toujours donné le rôle du méchant et sa mort était programmée, a déclaré au Temps le conseiller d’Etat valaisan Oskar Freysinger. Lorsque les médias s’éloignent des réalités de la population, donnent des leçons au lieu d’enquêter et de relater des faits, ils se suicident collectivement.»

Soutien public en question

Plusieurs politiciens rompent une lance en faveur d’un soutien public à la presse. «L’aide des pouvoirs publics ne doit pas être taboue, estime Guillaume Barazzone, le maire PDC de Genève. Par exemple sous la forme d’une fondation. Le Conseil fédéral devrait s’y pencher, car on a besoin de journalistes qui enquêtent et d’éditoriaux aux opinions diverses.» Comme lecteur, Guillaume Barazzone dit toutefois regretter L’Hebdo des années 80-90, estimant que l’hebdomadaire a depuis «perdu de son ADN ces dernières années, délaissant la politique pour privilégier les sujets magazines, souvent sous la forme de classements de lieux où sortir.»

Le socialiste Grégoire Junod, syndic de Lausanne, épingle «le manque d’investissements des éditeurs dans des entreprises fortement dépendantes des moyens qu’elles peuvent consacrer au travail d’enquête et d’analyse.» Les Verts vaudois invitent les pouvoirs publics à agir: «On ne peut laisser l’avenir de la presse romande aux seules lois du marché et aux logiques économiques de deux grands groupes éditoriaux en situation de quasi monopole.» Pour Pascal Broulis, en revanche, il est «impensable que l’Etat mette de l’argent sur la table, ce qui biaiserait la liberté de la presse.»

(Yelmarc Roulet, avec les correspondants régionaux du Temps)  

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