Analyse

L’histoire de la bière raconte celle du monde, des conquêtes et des impôts

De la Mésopotamie à la Belgique en passant par Charlemagne, la bière est associée à la politique économique, au sexe et au pouvoir, selon «Beeronomics», un ouvrage qui rappelle que sa production commerciale a véritablement commencé en Suisse

L’histoire du droit, des impôts, des politiques économiques peut être lue à travers celle de la bière. C’est le pari accompli par Johan Swinnen, professeur d’économie en Belgique, et la journaliste Devin Briski dans Beeronomics; How Beer Explains the World (Oxford, 2017). Le pouvoir économique a effectivement toujours été lié au financement des gouvernements et en particulier aux revenus des impôts sur la bière.

L’ouvrage rappelle que la plus ancienne référence à la bière remonte à 6000 ans avant Jésus-Christ, en Mésopotamie. Et la première indication de taxe sur cette boisson date d’il y a 5500 ans.

La plus ancienne loi sur l’alimentation encore en vigueur concerne la bière. Il s’agit du Reinheitsgebot bavarois de 1516. Ce règlement définit le contenu de la bière à travers ses quatre éléments (eau, levure, houblon, orge). Il a contribué à définir les frontières. Il faut rappeler qu’en 1871, la Bavière – dont l’Oktoberfest bat son plein actuellement à Munich – n’a accepté de rejoindre le Reich allemand qu’à la condition de mettre en œuvre le Reinheitsgebot sur tout l’empire.

L’art de la bière est féminin

Depuis toujours, la bière a été associée au sexe, ainsi qu’en témoignent les représentations sumériennes, selon Swinnen et Briski. L’art de la bière était «domestique et féminin», écrivent-ils. C’était aussi le seul métier associé à une déesse.

La bière est liée à l’histoire du droit, à l’image du Code de Hammurabi (1750 avant notre ère). Ce dernier comprend quatre lois évoquant la consommation de bière. Toutes s’adressent à des femmes et exigent une saine gestion des tavernes et un contrôle de la qualité.

Les premiers grands maîtres de la bière étaient les Egyptiens, au bénéfice d’une économie céréalière très avancée. C’est avec Athènes puis les conquêtes romaines que le vin, jugé «plus convenable aux dieux», devient dominant. L’arrivée des «barbares» au Ve siècle redonne ensuite l’avantage économique à la bière.

Les plus anciennes représentations d’une brasserie «moderne» datent de 820 et du monastère de Saint-Gall. Un moine y boit 3 à 4 litres de bière par jour, selon Swinnen et Briski. La bière a l’avantage d’être moins polluée que l’eau et d’offrir des vertus nutritionnelles, médicales et, selon les auteurs, spirituelles.

Source de revenu pour l’Eglise et l’Etat

L’une des principales sources de revenu de l’Eglise catholique provient de la réglementation et de l’imposition des épices utilisées pour la bière, appelées gruitrecht. L’introduction du houblon, à l’époque de Pépin le Bref, père de Charlemagne, change la donne. Avec ses qualités de préservation supérieures, le houblon permet de stocker la boisson et d’échanger la bière sur de plus longues distances. C’est le début de l’industrialisation et de la montée en puissance de lieux tels que Leuven en Belgique. Les économies d’échelle et la centralisation se mettent en place.

A l’époque de la révolution industrielle, l’Angleterre financera son armée et ses conquêtes dans le monde grâce aux taxes sur sa bière locale, expliquent les auteurs. Les revenus fiscaux issus de la bière ont en effet quadruplé entre 1750 et 1800.

Aujourd’hui, les bières à basse fermentation dominent le monde (70% du total). Leur origine remonte à Plzen (aujourd’hui Pilsen), en République tchèque. Cette ville a été créée en 1295, quand le roi Venceslas II donne à 260 citoyens le droit de vendre de la bière. Déçu de la maigre qualité du produit, la ville fait appel à un expert bavarois, Josef Groll, lequel introduit la bière à basse fermentation (bière «Lager»).

Ascension des bières artisanales

L’ouvrage regorge d’anecdotes et de références historiques, technologiques et économiques. Il se penche aussi bien sur la consolidation intervenue au XXe siècle, en particulier à travers le rôle de la publicité télévisée aux Etats-Unis et de la globalisation. Il détaille le plus grand conflit juridique sur une marque (Budweiser), analyse la convergence des goûts dans le monde et la manière dont le marché chinois est devenu le plus grand du monde.

Beeronomics se penche aussi sur la quête des produits du terroir et sur l’ascension des bières artisanales. Même si le leader mondial, le belge AB InBev, détient le tiers du marché mondial, il est également propriétaire de brasseurs locaux comme l’abbaye de Leffe et Brouwerij De Kluis.

Les monastères trappistes belges offrent une réelle alternative aux multinationales. A Westvleteren, «nous ne sommes pas des moines qui produisent de la bière, mais nous faisons de la bière pour être moines», est-il écrit. La bière aurait donc bien une valeur spirituelle.

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