L’analyse de l’histoire de Landis & Gyr ne fait que démarrer. Le groupe actif dans la gestion intelligente de réseaux (smart grids) vient d’être racheté par Toshiba. Et à cette occasion, les médias ont évoqué les origines de l’entreprise, une histoire importante car la société a été le fer de lance du développement industriel d’un canton de Zoug longtemps très agricole, ainsi que le principal contribuable d’une région qui fut à la fois un objet de dispute et une zone tampon entre Zurich la protestante et les cantons catholiques de Suisse centrale, entre une Suisse orientale très industrialisée et une Suisse centrale agricole. «Zoug est une Suisse en miniature, petite mais centrale, pauvre en ressources et riche en liberté pour ses entrepreneurs et Landis & Gyr y a joué un rôle majeur», selon Bernhard Ruetz, directeur du Verein für wirt­schaftshistorische Studien à Zurich, une société qui a publié 115 ouvrages sur les pionniers de l’économie suisse.

Pourtant l’histoire de Landis & Gyr ne fait que débuter. Au milieu de ce mois de juillet, peu après ce rachat, un événement remarquable s’est produit qui a pratiquement échappé à la presse. A l’initiative des héritiers, notamment d’Ulrich Straub, les archives de l’industriel ont été confiées à un institut de l’EPF de Zurich (Archiv für Zeitgeschichte der ETHZ, AFZ). 360 mètres de documents, 150 films, des objets et des milliers de photos seront mis à la disposition du public et offerts à la recherche. Aucune loi n’oblige une entreprise privée de conserver ses archives, de les mettre en valeur et d’ouvrir ces documents au public. L’initiative a été saluée notamment par l’AFZ. L’université de Zurich a l’intention de créer un séminaire sur l’histoire économique de Zoug et un autre sur Landis & Gyr. Un livre qui retracera le parcours de Karl Heinrich Gyr sera également publié en 2012 dans la série des pionniers dirigée par Bernhard Ruetz.

L’entreprise de compteurs électriques a été fondée en 1896 par Adelrich Gyr et Richard Theiler sous le nom de Theiler & Co., avant d’être rebaptisée un peu plus tard Landis & Gyr. Le vrai envol survint plus tard, en 1905, lorsque Heinrich Landis, qui en avait pris la direction en 1904, introduisit son ancien copain d’école puis d’études (à l’EPFZ) Karl Heinrich Gyr en tant qu’associé. A cette époque elle ne comptait que 35 employés. Ce dernier est considéré comme l’auteur principal de l’aventure industrielle du groupe, entre autres parce que Heinrich Landis s’est effacé dès 1916 pour raisons de santé. Karl Heinrich Gyr, Zurichois dont le père était boucher et la mère la fille d’un planteur de café des Pays-Bas, est un chimiste de formation qui a rapidement perçu le potentiel de l’industrie électrique et s’est inspiré de ses expériences à l’étranger pour les adapter à son projet en Suisse afin d’en faire un leader mondial.

En 1914, l’effectif s’élevait déjà à 500 personnes. En 1922, après le décès de Heinrich Landis, Karl Heinrich Gyr reprit la majorité du capital et la responsabilité opérationnelle. Il investit alors aux Etats-Unis, en Australie et en France. En 1930, l’effectif est de 2500 employés, en 1946, à la mort de Karl Heinrich Gyr 4150 personnes dont 2300 à Zoug. La majorité passera dans les années 1950 aux familles Straub, Brunner et Mijnssen. En 1971, le groupe emploie 14 000 personnes. L’entreprise sera ensuite reprise par Stephan Schmidheiny, puis par Elektrowatt, alors membre de Credit Suisse, puis par Siemens, avant que la division des compteurs ne soit reprise par l’Australien Bayard (l’activité des compteurs) et finalement par Toshiba.

Car Karl Heinrich Gyr est un prototype de patron qui regroupe en une seule personne les responsabilités scientifiques, entrepreneuriales et sociales. Il avait notamment créé une caisse de pension volontaire dès 1923, s’est engagé dans diverses associations professionnelles, dont la présidence de l’industrie suisse des machines. C’est aussi un ambassadeur autant de Zoug que de Zurich, un trait d’union entre les deux villes. Un excellent objet d’étude de l’histoire suisse.