Economie

L'homme défend sa dignité dans le travail. Calvin le disait déjà

Éthique. François Dermange vient d'être nommé directeur de l'Institut romand d'éthique. Il explique comment nos sociétés souffrent d'avoir réduit le travail à l'emploi salarié, porte d'entrée de tous les avantages sociaux. Entretien

Le Temps: Pourquoi Calvin a-t-il particulièrement valorisé le travail?

François Dermange: L'exaltation du travail est liée à l'«ethos» protestant, avec toutes les caricatures que l'on connaît. Au XVIe siècle, on inspectait régulièrement l'hôpital de Genève pour en sortir les valides qu'on obligeait à restaurer les fortifications. Et il n'y a pas si longtemps on pouvait lire sur certaines tombes l'épitaphe «Le travail fut sa vie». Plus positivement, il faut voir dans cette valorisation du travail, et dans la lutte contre l'oisiveté des moines et des mendiants, la conviction qu'elle peut donner à l'homme une vraie dignité. L'enjeu est théologique: montrer que la radicalité de ceux qui renoncent au monde plaît moins à Dieu que l'activité de l'artisan, du bourgeois ou du magistrat dont le travail rend service à leurs concitoyens et leurs clients. L'enjeu est aussi social: permettre aux classes sociales les plus pauvres de sortir de la dépendance financière durable et de trouver une véritable identité sociale. En contrepartie, cela exigeait naturellement la mobilisation de tous pour offrir du travail à ceux qui n'en avaient pas.

– Travailler et ne pas consommer le fruit du travail serait la devise des réformés. Concrètement, on finit par épargner et créer du capital. Si Genève est un centre financier aujourd'hui, est-ce parce qu'elle a été la Rome protestante hier?

– Ici encore on connaît les dérives de cette attitude qui voulait qu'on ne laisse rien paraître de sa fortune et qui fuyait le luxe inutile. Les lois somptuaires d'autrefois en sont la parfaite expression. On peut regretter que la Genève d'hier n'ait pas davantage soutenu les arts et s'irriter du manque de générosité des tranches de rôti si fines qu'on pouvait par transparence remarquer la lame. Cette attitude était cependant parfaitement cohérente avec ce que nous venons de dire. Dans un pays qui n'avait qu'un petit territoire et nulle ressource naturelle, la seule manière de créer des emplois était de développer des entreprises. Sans cette épargne, il n'y aurait eu ni fabriques d'indiennes ni horlogerie. C'est ce qu'a bien vu l'économiste écossais Adam Smith qui préférait la frugalité sévère des bourgeois de Genève ou d'Amsterdam à l'hospitalité dispendieuse de l'aristocratie polonaise. On avait beau être riche, on n'était que le dépositaire de son bien; c'est aux autres qu'on le devait et spécialement aux pauvres pour lesquels il était essentiel de créer des emplois. J'avoue regretter parfois que certains petits enfants de cette vieille bourgeoisie se comportent aujourd'hui en nouveaux riches, balayant ainsi toute cette tradition. Quant à la banque, elle est une expression de cette prise au sérieux de l'économie et de sa valeur possible. C'est pourquoi Calvin lui-même décida de lever l'interdiction du prêt à intérêt. L'éthique religieuse cependant n'explique pas tout et le savoir-faire des banquiers genevois vint aussi de leur ouverture au commerce international dans une république qui savait ne pouvoir compter que sur elle-même.

– Le travail n'est certes pas tout mais comment faire pour que les personnes qui en sont privées bénéficient quand même d'une reconnaissance sociale?

– Le drame est d'avoir réduit le travail au travail salarié et d'en avoir fait de lui la porte d'entrée de tous les avantages sociaux. Nous vivons dans une société qui néglige l'importance des symboles de reconnaissance. La justice n'est plus vue que sous l'angle de la distribution et la cohésion sous l'angle d'un gâteau à partager. Rien d'étonnant alors que l'identité de soi passe par la fonction qu'on occupe, par le salaire et sa consommation. La perte de l'emploi n'est plus alors seulement celle du revenu mais celle de l'image que les autres ont de nous et celle que nous avons de nous-mêmes. C'est là peut-être que le rappel de cette éthique protestante d'autrefois peut avoir sa pertinence. Non seulement le travail couvrait des réalités économiques bien plus larges que le salariat, mais en parlant de vocation on indiquait que l'économie n'est pas le seul terrain de la réalisation de soi. Peut-être faudrait-il inventer aujourd'hui de nouvelles formes symboliques de reconnaissance sur les terrains de la famille ou du voisinage, des associations ou de la vie politique. Un peu paradoxalement, peut-être la demande des couples homosexuels va-t-elle dans ce sens, même si les avantages fiscaux se mêlent au symbolique et si le flou demeure sur le type de reconnaissance demandé et celui que la société est prête à leur accorder.

– Si le travail est vu comme le ciment du lien social dans nos sociétés, c'est en partie le fait de la tradition chrétienne. Qu'a-t-elle encore à dire aujourd'hui?

– Ne nous laissons pas piéger par l'analogie du langage. Le terme de travail recouvre des réalités fort différentes entre ce que peut nous dire la Bible – ou la tradition théologique – et notre situation d'aujourd'hui. Lorsque l'apôtre commande que «celui qui ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas», le travail dont il est question n'a pas grand-chose à voir avec nos problèmes de chômage! Il reste qu'en dépit de leur distance, ces textes peuvent encore nous dire quelque chose. Malgré ce que beaucoup croient, le travail n'est pas lié à la malédiction. «Tu travailleras à la sueur de ton front» est une tentative d'explication de l'aspect douloureux du travail, en l'imputant à la faute des hommes et non au dessein de Dieu. Quand Dieu, avant la chute, donne l'ordre à Adam de cultiver et de garder le jardin, c'est-à-dire de travailler, il l'institue responsable de poursuivre son œuvre pour que le chaos ne reprenne pas ses droits. Une manière de dire que l'économie et ses contraintes ne sont pas une fatalité mais que c'est à nous de l'aménager pour qu'elle rende droit à l'humain. Et pour ne citer qu'un autre texte, la parabole des ouvriers de la dernière heure nous indique que, sans dénier la valeur du contrat qui lie les premiers ouvriers au maître de la vigne, une logique l'emporte sur le contrat: c'est celle que tout homme ait par son salaire les moyens d'une vie décente. Pour le reste, qu'on l'appelle encore travail ou pas, la tradition chrétienne rappellera que toute activité a pour but premier de nous relier aux autres dans un tissu d'interdépendance où nous donnons autant que nous recevons.

* Economiste, Université de Neuchâtel, New York University.

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