Analyse

L’homme doit-il craindre l’intelligence artificielle?

Qu’est-ce que la vie? Existe-t-il une séparation entre le corps et l’esprit, entre logiciel et matériel? Les robots vont-ils prendre le pouvoir? George Zarkadakis nous offre un fantastique voyage dans les origines culturelles des robots, dans la philosophie, la neuroscience et l’histoire de l’informatique

Analyse

L’homme doit-il craindre l’intelligence artificielle?

George Zarkadakis* nous offre un fantastique voyage dans les origines culturelles de l’intelligence artificielle (IA), dans la philosophie, la neuroscience et l’histoire de l’informatique. Qu’est-ce que la vie? Existe-t-il une séparation entre le corps et l’esprit? Les robots vont-ils prendre le pouvoir? Les grandes questions sont abordées sous d’innombrables dimensions. Un livre qui, une fois en main, ne nous lâche plus!

L’IA est, selon cet ingénieur en systèmes informatiques, la technologie qui cherche à reproduire l’homme avec ses doutes et ses imperfections. Elle bute encore sur les problèmes de conscience et de subjectivité, mais elle avance à grands pas et se nourrit autant de science-fiction et d’écrits anciens que des découvertes plus récentes. Son voyage débute avec l’homme-lion du Hohlenstein il y a 40 000 ans et nous conduit au Human Brain Project budgété à plus de 1 milliard.

L’IA est née aux Etats-Unis en 1956 au Dartmouth College lorsque Walter Pitts et Warren McCulloch démontrèrent l’équivalence entre un neurone biologique et une fonction logique.

Les premiers pas sont liés à la recherche militaire, en Angleterre durant la Deuxième Guerre, puis aux Etats-Unis, dans les années 1950. Mais les résultats firent défaut. Le Japon prit le relais à la fin des années 1970. L’IA se résumait alors à la réalisation de tâches considérées comme «humaines» (prise de décision sur la base d’informations imparfaites). Vint ensuite une étape clé. En 1997, Deep Blue, un ordinateur développé par IBM, vainquit le champion d’échecs Garry Kasparov. La machine avait vaincu l’homme.

Ces dernières années, l’enjeu économique est apparu au grand jour. Google a accéléré ses acquisitions dans l’IA pour «comprendre le contexte» et améliorer son moteur de recherche. Facebook a engagé Yann LeCun, un pionnier du développement d’algorithmes afin d’interpréter la signification des images. L’IA participe à la numérisation de la vie économique. Pour Booz & Company, une augmentation de 10% de la digitalisation d’un pays accroît son PIB par habitant de 0,75% par an et réduit le taux de chômage de 1,02%. Mais l’IA accroît aussi les inégalités. Pour Tyler Cowen, 10 à 15% de la population pourrait maîtriser l’IA et s’enrichir alors que la grande majorité serait réduite à des activités de services pour cette élite ou au chômage. La solution à ce défi passe par une imposition plus forte des riches, selon Paul Krugman et Thomas Piketty. Mais «ils ratent le point essentiel», analyse George Zarkadakis. L’IA n’est pas une technologie comme les autres. Elle a «le pouvoir de tout contrôler» et d’être «non pas nos serviteurs mais nos maîtres», écrit-il. La survie de l’espèce humaine est en jeu. La menace est «réelle et sérieuse», selon le chef de la recherche de Google, Ray Kurzweil. Les ordinateurs battront un jour les humains dans toutes leurs tâches. Ce sera en 2030, précise Ray Kurzweil. La science-fiction rejoindra la réalité.

D’énormes obstacles subsistent. L’auteur ne croit pas que l’IA pourra atteindre le niveau de conscience de soi. Le robot peut accomplir des tâches inaccessibles à l’homme, mais ses capacités sensori-motrices et mobiles sont inférieures à celles d’un bébé. L’homme est aussi capable de prendre une décision en présence de deux idées contradictoires, l’ordinateur non, ajoute Scott Fitzgerald. Un ordinateur ne peut répondre à des conflits tels que les choix de carrière ou de mariage. Il reste un zombie. «La vie morale ne se résoudra jamais à une formule», se félicite l’auteur.

Mais l’IA n’a pas dit son dernier mot. La technologie neuromorphique, à l’image des recherches effectuées dans le cadre du Human Brain Project, ouvre de nouvelles pistes encourageantes. Des composants électroniques qui fonctionnent comme des neurones, les «neuristors», pourraient être utilisés dans des ordinateurs et imiter le fonctionnement du cerveau humain. Même la reproduction de robots peut trouver une solution à l’aide de l’IA. Ce ne sont pas seulement des transporteurs ou des assembleurs. Ils atteignent la 3e dimension et deviennent des «designers». Des usines peuvent être construites et confiées à des robots. Pour l’instant, la loi l’interdit dans les pays industrialisés, rappelle l’auteur. Mais qu’en est-il ailleurs? Si l’homme n’a rien à craindre des technologies informatiques traditionnelles, selon l’auteur, tel n’est pas le cas des ordinateurs neuromorphiques et des nanorobots. Une réplique physique de l’homme, un androïde, est dorénavant possible grâce à l’électronique liquide et aux ordinateurs quantiques. «Des cerveaux artificiels pourraient être installés dans des corps biomécaniques et capables d’homéostasie», avance l’auteur. Grâce à leur reproduction, ils pourraient même évoluer et s’améliorer d’une génération à l’autre.

George Zarkadakis ne craint pas que l’homme soit détruit par la machine. Mais il pense que l’IA changera la politique. Le système d’économie planifiée et centralisée reviendra à la mode en raison du pouvoir d’analyse exceptionnel des nouveaux instruments. Ce sera la fin du capitalisme et de la liberté économique, prévoit l’auteur. La démocratie elle-même sera menacée par cette concentration du savoir.

L’économie changera de nature et deviendra une science exacte, ajoute l’auteur. Au lieu d’analyser les événements après qu’ils se sont produits, il sera possible de les prévoir. On vivra plus sainement, plus longtemps et on sera plus productif, mais ce sera surtout la fin de la liberté, selon l’auteur.

Sa conclusion souligne une certaine arrogance scientifique. L’IA progresse, mais elle n’a pas encore recréé le «je», la subjectivité et la conscience de soi. Il est étrange que George Zarkadakis privilégie la piste centraliste pour y parvenir. Friedrich Hayek explique justement que «la concurrence est précieuse précisément parce qu’elle constitue une méthode de découverte, dont nous n’aurions pas besoin si ses résultats pouvaient être prédits».

* «In Our Own Image. Will artificial intelligence save or destroy us?» George Zarkadakis, Rider Books, 362 pages, 2015.

Le système d’économie planifiée et centralisée reviendra à la mode, avance l’auteur. La démocratie sera menacée

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