Anthropologie

L’homme se révèle dans son rapport à la monnaie

Loin des seules considérations neutres, froides et technocratiques, la monnaie, qui fait l'objet d'une initiative en votation le 10 juin, brille par la richesse des relations humaines qu’elle peut susciter, par ses facteurs sociaux et psychologiques. C’est même une source de liberté

La monnaie publique? Les désaccords abondent sur l’idée que s’en font les banquiers centraux, les adeptes du bitcoin ou les partisans de l’initiative «Monnaie pleine» sur laquelle le peuple votera le 10 juin et qui ont lancé la campagne il y a quelques jours. L’unanimité règne pourtant sur un point clé: l’aspect social et humain de notre rapport à la monnaie. «Tout ce qui tient à la monnaie est humain. C’est un fait anthropologique comme le langage», confirme Jacques Favier, auteur de Bitcoin, la monnaie acéphale.

Des facteurs interpersonnels au sein d’une monnaie virtuelle? Il est permis d’être surpris. «Il est vrai qu’une transaction avec le bitcoin est exclusivement garantie par le réseau et le protocole mathématique sans intervention humaine», confirme Jacques Favier. «Mais la dimension humaine émerge de la chaleur des moments privilégiés que sont les réunions des adeptes du bitcoin, de l’échange d’idées qui s’y produit entre personnes partageant un ensemble de valeurs», ajoute Jacques Favier.

En matière monétaire, l’aspect humain est absolument nécessaire pour des raisons psychologiques. Il est «créateur de confiance même si celle-ci ne s’obtient que si tous les facteurs techniques d’une monnaie fonctionnent à la perfection, comme en a témoigné le lancement de l’euro», précise Jean-Michel Servet, auteur pour la Commission européenne de travaux préparatifs à l’euro (et de l’ouvrage L’euro au quotidien). «C’est particulièrement vrai pour obtenir la confiance des catégories sociales défavorisées», révèle-t-il.

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La monnaie et la psychologie

Ce rapport à la monnaie est différent d’un individu à l’autre. «Le lien est fonction de mon âge et de ma fortune», avance Jacques Favier. Un jeune a envie de s’endetter dans une monnaie qui perdra de sa valeur pour minimiser les coûts de son emprunt, donc dans une monnaie inflationniste (dollar, euro). A l’inverse, un individu âgé privilégie la stabilité de la valeur de la monnaie.

Social, humain, psychologique, «notre rapport à la monnaie est également lié à la souveraineté, au facteur identitaire et au pouvoir», poursuit Jean-Michel Servet. Une variation de prix n’a pas le même effet pour un cadre ou un pauvre ou pour le résident d’un pays industrialisé ou d’une région en développement. D’ailleurs, «en Suisse, pays riche, on vit mal si on n’a pas d’argent. Par contre, ceux qui ont beaucoup d’argent en veulent toujours davantage, sans poser la question du mérite», explique Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg.

Les autorités emploient souvent un langage technique, rude et rébarbatif sur la monnaie. Mais la Banque nationale suisse ne renie pas sa réalité sociale et humaine. Pour Thomas Jordan, président de la direction de la BNS, «l’ordre monétaire ne procède ni des lois de la nature ni de la providence divine, mais il est une invention purement humaine dont l’utilité varie» (Journée d’Uster, 23 novembre 2014). «Une monnaie de qualité est un pilier central de notre société», ajoute-t-il. Cette condition est satisfaite lorsque la monnaie «remplit au quotidien, de façon fiable et sans dysfonctionnements majeurs, son rôle de moyen de paiement et d’instrument de réserve. De plus, une monnaie de qualité a une valeur stable.»

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La mission sociale de la BNS

La mission de la BNS apparaît sous un autre jour, social, à travers le besoin de garantir la qualité de la monnaie, donc la constance de sa valeur. C’est sa contribution à la prospérité du pays et elle «constitue l’un des éléments de cohésion de notre société moderne», explique Thomas Jordan. Cette dimension sociale consiste aussi à protéger «le pouvoir d’achat des rentes» et permettre «même aux citoyennes et aux citoyens disposant de revenus modestes d’acquérir et de conserver des richesses», écrit la banque centrale.

Cette valeur humaine permet de mieux comprendre pourquoi la monnaie se définit comme «un pouvoir d’achat généralisé, c’est-à-dire qu’elle peut être échangée contre n’importe quoi, à n’importe quel moment et auprès de n’importe qui», estime Pascal Salin, auteur des Systèmes monétaires (2016).

L’unanimité que nous avons imaginée plus haut disparaît subitement à propos du sens apporté à la confiance envers une monnaie. «C’est un mythe», clame Jacques Favier. Un individu n’accorde sa confiance (fides en latin) qu’en présence d’un lien intime fort (religieux, familial), explique-t-il. La monnaie est, à son goût, «à l’image d’une échelle en bois pour cueillir des pommes, l’important, c’est la solidité du bois, mais il ne peut pas exister de lien intime».

Les innombrables dévaluations, hyperinflations et crises monétaires qui se sont égrenées au long des siècles dans de nombreux pays renvoient effectivement davantage à une notion de solidité qu’à une relation intime. A l’époque du roi de Lydie, inventeur de la monnaie en 640 avant J.-C., la pièce de monnaie figurait l’image d’un dieu pour renforcer le caractère intime. Mais avec l’euro et ses images de ponts ou de fleurs, ce rapport divin s’évapore totalement.

Mais alors, sans élément divin, comment justifier la valeur d'«étalon» que les autorités accordent à la monnaie? «Il s’agit de l’impôt», répond Jacques Favier. L’individu accepte un paiement dans une monnaie parce que cet instrument sera accepté en paiement d’impôt. «Ce rapport de coercition avec une monnaie est fondamental», insiste Jacques Favier.

«La confiance est réelle pour la monnaie de banque centrale, la monnaie légale», précise Jean-Marc Heim, porte-parole romand de l’initiative «Monnaie pleine». Elle confère à son détenteur un titre de propriété (10% du total de la monnaie). Cette force existe parce qu’elle est par définition un titre de propriété. Par contre, la monnaie émise par les banques commerciales (électronique) n’est qu’une reconnaissance de dette, donc une promesse de propriété (90%).

Les premiers travaux sociaux sur la monnaie

Les chercheurs se sont intéressés tardivement à la signification sociale de l’argent. Les travaux de référence sont ceux de la sociologue Viviana Zelizer, auteure de The Social Meaning of Money (1994). C’est avec elle que la monnaie sort de rapports froids et impersonnels pour sonder comment les individus pensent, agissent, épargnent, comptabilisent, gèrent leur budget.

Ses réflexions «s’opposent à la vision économiste standard pour laquelle l’argent se résume à la monnaie, un medium socialement, si ce n’est économiquement, neutre apte à mesurer, intermédier et conserver la richesse», affirme Jérôme Blanc, professeur à Sciences Po Lyon («Usages de l’argent et pratiques monétaires»; WP 2008-3). Les économistes y voient un instrument, et un problème de quantité alors qu’en sociologie «l’argent est d’abord un ensemble de qualités, dont la première est peut-être d’être le réceptacle des affects populaires», poursuit Jérôme Blanc.

L’économiste classique se plaît, elle, à définir et à analyser les trois fonctions de la monnaie: unité de compte, intermédiaire dans les échanges et réserve de valeur. «Il n’y a que la vision économiste standard pour laquelle l’argent se résume à la monnaie, un medium socialement, si ce n’est économiquement, neutre apte à mesurer intermédier et conserver la richesse», affirme Jérôme Blanc, dans «Usages de l’argent et pratiques monétaires».

L’origine de cette approche classique revient à Aristote. «Mais si on lit le philosophe dans le texte on s’aperçoit, par exemple dans Ethique à Nicomaque qu’il considère aussi la monnaie comme une institution sociale», explique Jacques Favier.

Une source de convivialité

L’aspect social est encore plus fort qu’ailleurs dans le développement des monnaies locales. On en compte plus de 2500 dans le monde, toutes sans soutien du gouvernement central, la première ayant apparu à Wörgl en Autriche (1932). Le but est d’en faire une source de convivialité et d’encourager le tissu économico-social local, à l’image du Farinet (Valais), du Léman ou du Gru (Gruyère), explique David Crettenand, porte-parole de Farinet, à Sion. L’expérience demeure toutefois modeste. Il existe 150 000 farinets en circulation. Le cours étant stable (100 francs pour 100 farinets), il n’incite pas à la spéculation. Le but est de «créer un outil destiné à encourager le savoir-faire local et la protection de l’environnement».

La monnaie peut même être analysée sous l’angle environnemental. Une monnaie déflationniste (comme le bitcoin) et une monnaie inflationniste (dollar ou euro) ont une empreinte distincte sur la nature. Dans le deuxième cas de figure, sachant que sa valeur va baisser à long terme, l’individu est incité à surconsommer les biens disponibles. Dans le premier, espérant une hausse du cours, il est plus réservé. Sous cet angle, malgré l’énergie nécessaire à sa production, le bitcoin est plus écologique. C’est un instrument qui réduit le risque de surconsommation donc de pollution.

La nature de la monnaie «ouvre un espace de liberté à ses détenteurs», avance même Pascal Salin. Il en veut pour preuve que «la détention d’encaisses monétaires leur permet de satisfaire les besoins futurs dans un monde d’incertitude».

«L’argent peut faire le bonheur», confirme Tara Smith, professeur de philosophie à l’Université du Texas, dans un essai de l’Institut libéral. Elle cite le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918): «La valeur d’une quantité donnée d’argent excède la valeur de l’objet spécifique contre lequel il est échangé, car il rend possible le choix de n’importe quel autre objet dans un espace illimité.» Les aspects matériels sont donc liés aux spirituels. «Ce qui nous permet de poursuivre des valeurs spirituelles, au niveau biologique le plus fondamental, c’est la satisfaction de nos besoins physiques», ajoute-t-il.

Dossier
De la blockchain aux monnaies virtuelles

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