L’homme qui transforme Crans-Montana

Tourisme Depuis 2009, les remontées mécaniques de Crans-Montana sont présidées par Philippe Magistretti

Associé au milliardaire tchèque Radovan Vitek, il expose ses ambitions

Depuis 2009, les remontées mécaniques de Crans-Montana sont présidées par Philippe Magistretti. Ce financier valaisan vient de mettre en place un trium­virat à la tête de l’entreprise, pour faire de la station valaisanne la nouvelle destination hôtelière des montagnes suisses.

«Weber nous a rendu un service énorme», lance sérieusement le patron des remontées de Crans-Montana. «La Lex Weber force tout le monde à se poser la question de l’avenir de nos stations. Qui va financer notre développement si l’économie locale ne peut plus s’appuyer sur les entreprises de construction et les résidences secondaires?» Philippe Magistretti a une réponse et entend la déployer maintenant à Crans, puis ailleurs en Suisse et à l’étranger.

Le bouillonnant président des remontées mécaniques est Valaisan et surtout financier. Après vingt ans de banque d’affaires à New York et Londres (avec Edouard Stern) puis dans la banque privée à Genève (UBP), ce spécialiste des produits structurés est retourné vivre sur les lieux de son enfance: Crans. Depuis son arrivée au conseil d’administration de Crans-Montana-Aminona (CMA S.A.) en 2001, le banquier s’est progressivement imposé et a vaincu les nombreuses oppositions. En 2004, il investit personnellement 2,5 millions de francs dans les remontées, alors en sérieuses difficultés (Daniel Salzmann, l’autre investisseur privé, injecte le même montant). En 2009, Magistretti est élu président de CMA.

C’est un parcours sans faute pour cet homme érudit à qui tout semble réussir. Malgré ses détracteurs et les nombreux conflits locaux, Philippe Magistretti fait fi du passé et inaugure aujourd’hui un nouvel ordre au sein de CMA. Avec ses deux partenaires de poids, le milliardaire tchèque Radovan Vitek et Daniel Salzmann, Philippe Magistretti entend travailler de façon collégiale à trois. Depuis peu, ce triumvirat contrôle 76% des remontées mécaniques. Mais c’est bien Radovan Vitek l’actionnaire majoritaire, avec 52% des actions de CMA. «On est en train de créer une entité qui rassemble les trois actionnaires principaux, et où Vitek reste majoritaire, mais avec des contraintes.» Quelles contraintes? Magistretti reste vague. Il reconnaît cependant qu’un Radovan Vitek moins majoritaire aurait été préférable. «Il a le contrôle, c’est vrai, mais il ne souhaite pas prendre le pouvoir. C’est un homme d’affaires rationnel. La politique locale ne l’intéresse pas.»

Depuis 2010, Philippe Magistretti a développé une relation amicale puis d’affaires avec le milliardaire. Les deux hommes se parlent tous les jours, se voient régulièrement à Prague ou à Crans. D’après nos informations, Philippe Magistretti, qui maintient son activité de gestion de fortune depuis Crans, est aujourd’hui le gestionnaire des intérêts financiers de Vitek en Suisse. Forfaitaire fiscal en Valais, Radovan Vitek a construit un empire dans l’immobilier et l’hôtellerie. Son groupe, CPI, dont le siège est au Luxembourg, est valorisé 4,1 milliards d’euros à la bourse de Francfort. Philippe Magistretti siège au conseil d’administration de CPI. «Nous fonctionnons comme un tandem, explique le Valaisan. Je suis son conseil et son ambassadeur à l’étranger. Et pour toutes ses activités. Pas seulement dans le tourisme.» C’est Philippe Magistretti qui a convaincu Radovan Vitek d’investir au total 25 millions de francs dans CMA, puis 15 autres millions dans CMA Immobilier (filiale de CMA, propriétaire de sept restaurants et de parkings dans la station). Par le jeu de chaises des actions, Radovan Vitek est donc le nouvel homme fort de la station, avec non seulement la majorité des parts de CMA (52%) mais aussi 90% de CMA Immobilier.

«Faire entrer quelqu’un à Crans, dans les proportions dans lesquelles Radovan Vitek est entré, c’est un peu faire entrer le loup dans la bergerie», reconnaît Philippe Magistretti. «Mais Radovan Vitek a une vision très rationnelle, il est conseillé par quelqu’un qui a son cœur à Crans: moi. Avant qu’une mauvaise idée ne lui vienne à l’esprit, j’aurais le temps de déminer.» Philippe Magistretti se veut rassurant mais il sait qu’il sera attendu au tournant. S’il maîtrise les chiffres et les bilans financiers (les derniers résultats de CMA sont à l’équilibre malgré un recul de 2 millions du chiffre d’affaires), parviendra-t-il à maîtriser les ambitions d’un milliardaire étranger sur le long terme?

«Nous avons redressé l’entreprise, qui n’a plus de dettes, et nous préparons maintenant l’avenir», plaide Magistretti. «Nous allons faire de Crans une grande destination hôtelière comparable à Gstaad ou Saint-Moritz, et plus seulement une station de résidences secondaires.» Le nouveau télésiège «Cabane de bois» (10 millions de francs d’investissements) sera mis en route dans quelques jours. Le président de CMA y voit le début de la fin du cycle de rénovation du domaine, qui a impliqué une centaine de millions d’investissements depuis 2004, financés en fonds propres. Désormais, place à la rénovation des restaurants. A Cry d’Er d’abord, où CMA va rénover les immeubles pour l’été 2015, suivis par le restaurant de la Plaine-Morte à l’été 2016. Philippe Magistretti veut faire de ce dernier une destination à 3000 mètres aussi prisée des touristes que la Jungfrau.

Plus ambitieux, il annonce la construction de deux hôtels à Cry d’Er. «CMA Immobilier va investir 200 millions dans la construction d’un 3-étoiles et d’un 5-étoiles pour un total de 450 lits. On espère une ouverture dans les trois à cinq ans. Cela dépendra des autorisations et du niveau des oppositions locales.» Philippe Magistretti ne s’en cache pas, ces nouveaux investissements seront financés par Radovan Vitek via CMA Immobilier. «L’idée est de faire de Crans une destination hôtelière où la chaîne des services est totalement intégrée. Le client arrive dans votre hôtel, va skier sur vos pistes, déjeune et dîne dans vos restaurants, il reprend votre taxi-navette et il a une expérience totale de A à Z. C’est ce modèle américain des nouveaux loisirs qu’on veut importer à Crans puis ailleurs.»

Faire de Crans un produit structuré touristique, et un modèle industriel reproductible. C’est toute l’ambition du nouveau triumvirat, qui regarde déjà d’autres stations où investir, comme la toute proche Anzère, ou encore Loèche-les-Bains, mais aussi dans les Grisons et en Europe. De quoi travailler encore longtemps, mais Philippe Magistretti prévient: «Dans six ans, j’aurai 65 ans. Après, on verra…»

«Nous allons faire de Crans une grande destination hôtelière comparable à Gstaad ou Saint-Moritz»