Analyse

Quand l'horlogerie cessera de cacher ses robots

Panerai et Richard Mille sont deux marques qui assument l’automatisation de certaines parties de leur production. Elles sont la preuve que l’on peut réussir sans forcément véhiculer l’image du vieil horloger penché sur son établi

Plus personne ne s’occupe de contrôler la précision des mouvements horlogers. Chez Panerai, c’est un robot qui s’en charge. Les tests de chronométrie sont effectués par une machine et à l’aide de son bras articulé de Mitsubishi Motors. Longue d’une dizaine de mètres, elle a été placée au milieu des employés et de leurs lignes d’assemblage.

Fait rare, dans un milieu qui préfère généralement se raccrocher à la grande histoire de l’horlogerie, Panerai s’attarde volontiers sur la petite histoire de cette «cellule de chronométrie». «Nous avons fait ajouter de l’isolant pour réduire son bruit et avons préparé un film de présentation pour nos employés avant qu’elle n’entre dans nos locaux, raconte Jérôme Cavadini, le patron de l’usine neuchâteloise. Elle a finalement été bien acceptée parce qu’elle permet d’éviter les tâches répétitives et d’éviter de devoir organiser des présences humaines le week-end pour effectuer les contrôles.»

«Nous n’avons pas honte»

Panerai a une nouvelle usine. Elle a ouvert en 2014 mais la marque en mains du groupe Richemont ne la fait découvrir à ses clients et à des journalistes que depuis quelques mois. Sur les hauteurs de Neuchâtel, où Le Temps s’est rendu fin avril, le plus frappant n’est pas l’architecture de ce lieu fait d’acier et de milliers de mètres carrés de baies vitrées. Ce n’est pas non plus le fait que l’administration (150 personnes) soit plus importante en nombre que la production (100 personnes). C’est la tonalité du discours.

Jérôme Cavadini: «Nous n’avons pas honte de dire que, lorsqu’une machine est capable de faire mieux qu’un humain, on l’utilise.» Le gravage? Des machines laser. Le colimaçonnage? Des machines. Le satinage? Machines aussi. Et la liste est encore longue… En résumé, Panerai automatise ses processus, développe et investit dans les nouvelles technologies de fabrication et créé de nouveaux métiers. Et surtout, elle ne s’en cache pas.

Aux Breuleux (JU), au sein de la marque Richard Mille, on n’a pas non plus de problème à montrer aux visiteurs des appareils dernier cri. Au milieu d'un impressionnant parc d'engins dernier cri, on découvre par exemple cette machine à meuler de 9 tonnes qui crache de l’huile à 20 bars (un peu plus que le jet d’eau de Genève). Un seul homme suffit à la faire fonctionner et elle permet d’affiner quantité de boîtes, de lunettes ou de fonds de montres.

La renaissance de Panerai date de 1998. Richard Mille a été créé en 2001. Il est évidemment plus facile pour elles que pour les légendaires Jaeger-LeCoultre, Breguet ou Vacheron Constantin d’avouer qu’elles travaillent avec des systèmes automatisés. On peut même aisément deviner que cela fait partie de leur positionnement marketing: l’efficacité productive, l’analyse de données et les nouvelles matières, plutôt que la tradition, le savoir-faire ancestral et les métiers d’art.

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Reste la question essentielle, lorsque l’on parle d’automatisation ou d’industrie 4.0. Des emplois sont-ils détruits? La réponse est loin d’être évidente. Dans l’industrie au sens large, les analyses divergent. Certains promettent du chômage de masse, d’autres assurent que les robots ont besoin de nouvelles compétences pour travailler et progresser. Chez Panerai, par exemple, on ne grossit pas les effectifs en ce moment. Mais la conjoncture horlogère semble davantage en cause que les machines.

Des emplois «Swiss made»

Une chose est en tout cas certaine: cet appétit des horlogers pour les nouveautés industrielles permet d’alimenter (et de financer) la volonté d’innover des fabricants de machines. Dans l’usine de Neuchâtel trônent des produits de Willemin Macodel et de CLA Chronométrie, deux entreprises de Delémont. On y aperçoit aussi le nom de Roxer, spécialiste de l’étanchéité, à La Chaux-de-Fonds. Chez Richard Mille, la machine évoquée plus haut sort, elle, des ateliers de la société Crevoisier, dans le village jurassien des Genevez.

Créer des emplois dans ces entreprises, les pousser à inventer de nouveaux procédés, c’est une autre façon de faire du «Swiss made». Alors pourquoi ne pas le faire savoir plus ouvertement?

Bien sûr, pour faire rêver le client asiatique, russe, arabe ou américain, l’image de l’horloger accoudé à son établi avec vue sur la forêt millénaire qui entoure son atelier est plus efficace qu’un long discours sur la précision des machines d’un illustre industriel inconnu. Et ce n’est pas un mensonge: les génies de la répétition minute, du quantième perpétuel et du tourbillon existent encore. La haute horlogerie et ses complications mécaniques auront toujours besoin d’eux.

Mais les entreprises horlogères le répètent très souvent: leurs clients n’ont jamais été aussi bien informés qu’aujourd’hui. Pour la plupart d’entre eux, il est donc évident que les 25 millions de montres fabriquées chaque année en Suisse ne sont pas toutes conçues, montées et terminées manuellement par de vieux horlogers.

Aujourd’hui, les marques emploient des ingénieurs informatiques et des programmateurs. Elles ne devraient plus s’interdire de dire qu’elles font appel à des machines et à de robots pour gagner du temps et de l’énergie.

Gagner du temps et de l’énergie, n’est-ce pas justement ce qu’elles cherchent à faire depuis des siècles?

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