Inventeur, homme d’affaires, ingénieur et philosophe, Elmar Mock a plusieurs cordes à son arc. A la fin des années 1970, sous la direction d’Ernst Thomke, Elmar Mock a créé avec Jacques Müller la Swatch, une montre économique qui permettra de relancer l’horlogerie suisse mise à mal par la production japonaise. En 1986, il fonde l’entreprise Creaholic. Basée dans une ancienne usine de savons, au 115 de la rue Centrale, à Bienne, sa société génère depuis près de trente ans des innovations dites de rupture pour des clients à travers le monde, aussi bien des petites et moyennes entreprises que des multinationales.

Le Temps: Alors que vient de s’ouvrir Baselworld, quel regard portez-vous sur l’Apple Watch?

Elmar Mock: Elle aura du succès. C’est une évidence sachant qu’il y a environ 1 milliard de consommateurs dans le monde qui apprécient les produits Apple. En prenant un chiffre de 100 millions de smartwatches vendues par an, ce marché pourrait peser dans les 30 milliards de dollars, soit davantage que l’ensemble de l’horlogerie suisse.

Est-ce que c’est le modèle d’Apple qui aura du succès, ou une montre concurrente, issue de Google ou de Samsung? Je n’en sais rien. Par contre, les clients de ces montres connectées n’achèteront pas de montre classique de type moyen de gamme. Ils l’auraient fait si l’Apple Watch n’existait pas. En aucun cas, ils ne posséderont deux types de montres. L’Apple Watch va aussi séduire une nouvelle clientèle, celle qui actuellement n’a rien au poignet et qui utilise uniquement son smartphone pour connaître l’heure. Ainsi, je pense qu’il y aura clairement une perte de segment dans le secteur horloger moyen de gamme, peut-être de 10%, 20% ou même 50%. Aujourd’hui, ce segment pèse plus de 10 milliards de francs suisses par année. Entre 500 et 2000 postes de travail sont ainsi en danger.

– Les horlogers suisses ont donc commis une erreur?

– Oui, une erreur fondamentale, même si Rolex, Breguet ou Patek Philippe ne sont pas vraiment concernés. La montre connectée ne va pas tuer la montre mécanique. En revanche, Swatch Group a raté le virage. Les patrons de l’horlogerie suisse reproduisent les mêmes erreurs qu’il y a quarante ans. En 1970, ils estimaient que la montre à quartz était un gadget électronique sans avenir et que la vraie horlogerie ne pouvait être que mécanique. Résultat: l’horlogerie suisse a failli disparaître. Actuellement, certains horlogers, par arrogance ou autosuffisance, estiment qu’il n’y a pas de danger. Ils ne comprennent pas que la montre a toujours été un objet connecté. Elle permet d’arriver à l’heure à ses rendez-vous et d’organiser la société humaine.

– La semaine passée, Swatch Group a pourtant annoncé le lancement d’ici deux à trois mois d’une montre connectée. Qu’en pensez-vous?

– La montre est le métronome de notre société. Son but est de coordonner les êtres humains. Or, la montre connectée de Swatch Group propose une connexion des objets et non des hommes. C’est une montre introvertie dans un monde fermé. Elle ne joue pas dans la même cour de récréation que celle d’Apple qui est ouverte au monde et aux développeurs à travers la planète. Celle de Swatch Group ne transmet pas le message «venez jouer avec moi», mais «regardez comme je joue bien». Pourtant, la grande force de la Swatch était de démocratiser la montre et de permettre à tout un chacun d’en posséder une. Ça ne sera pas le cas avec leur montre connectée.

– Inversement, comment réagissez-vous au fait qu’Apple lance une version luxe de sa montre avec boîtier en or, cristaux de saphir et des bracelets haut de gamme?

– A mon avis, ce n’est pas en ajoutant de l’or ou des cristaux de saphir que l’on fabrique une montre haut de gamme. Le luxe, c’est offrir de la durabilité au produit.

– Est-il trop tard pour agir?

– Non, c’est le moment de réagir même si l’horlogerie suisse a trois jeux de retard. C’est fondamental d’assurer la pérennité de notre industrie. Le monde de l’entrepreneuriat ressemble à bien des égards à la société humaine. Si une femme ne veut pas d’enfant, elle n’en aura pas. Elle deviendra mère lorsqu’elle l’aura décidé. Si elle n’ose pas prendre ce risque, une lignée familiale s’éteint. Si les horlogers ne font rien, des noms disparaîtront.

– Quels seront les avantages d’une montre connectée «Swiss made»?

– La durabilité face à une Apple Watch qui devra être changée tous les deux ans. Et l’étanchéité! C’est un scandale que le modèle d’Apple ne soit pas résistant à l’eau.

– L’Apple Watch est-elle une innovation de rupture?

– Oui, comme tous les produits d’Apple. C’est d’ailleurs surtout le business model d’Apple qui est innovant, bien plus que la technologie. En Suisse, on a tendance à penser que seule l’innovation technologique suffit pour générer une innovation. Il faut aussi un nouveau modèle d’affaires pour générer une histoire à succès. C’est comme dans un couple. L’attirance physique ne suffit pas. Le mental est tout aussi important. Ce n’est pas dans la monoculture qu’on trouvera des richesses mais dans le travail collaboratif. La co-création est déjà très présente dans les entreprises qui, d’une manière ou d’une autre, ont entamé de nouveaux processus avec leurs clients et leur environnement pour créer de nouvelles formes collaboratives.

– Quelle est votre définition d’une innovation de rupture?

– Il y a deux types d’innovation, celle dite incrémentale et celle de rupture. L’innovation incrémentale répond à une demande du marché. C’est un produit d’avenir basé sur le présent.

En revanche, l’innovation de rupture, c’est rendre possible l’impossible et répondre à un besoin que le marché n’a pas demandé. C’est ce que nous faisons pour nos clients dans le cadre de Creaholic. J’aime comparer l’innovation à l’instinct de survie. L’homme peut chasser pour se nourrir. Quand il fait le choix d’avoir des enfants, il assure une perpétuité de son espèce mais à plus long terme.

Toutes les entreprises font de la recherche et du développement. Or, 90% de leurs innovations se concentrent sur un avenir proche, indispensable à leur survie. Viser l’après-demain n’est pas facile, mais tout aussi indispensable. Et c’est là que nous intervenons. C’est un travail de funambule qui comporte beaucoup de risques et dont le taux de succès est de seulement 10% environ.

– Et si vous deviez citer l’innovation de demain…?

– C’est un processus qui se fait au fur et à mesure d’un long cheminement. Je n’ai pas de boule de cristal et ne peux pas voir au-delà de la montagne. Par contre, je pense que la société voudra ces prochaines années des produits qui permettent d’offrir plus avec moins, qui donnent plus de confort tout en consommant moins d’énergie ou de matière. L’idée est d’utiliser au mieux ce qui a de la valeur afin de rendre la vie plus agréable. Mais, attention, je ne parle pas d’écologie. Là, on tombe dans un dogme. Et le consommateur voudra se distancier des lois et des cadres.