reportage

L’hôtel des villes et l’hôtel des cimes

Le tourisme suisse d’hébergement souffre d’une perte de compétitivité. Comparaison entre deux enseignes: l’une en plaine, à Genève, l’autre en altitude, à Stoos, dans le canton de Schwyz

«Bonjour, bienvenue à l’Hôtel Bristol.» Tailleur gris irréprochable et chevelure blonde rétro-coiffée, la réceptionniste du quatre-étoiles (supérieur!) reçoit un couple de visiteurs avec un sourire bouillonnant. Derrière elle: le portrait – au format XXL – du comte Guy de Jacquelot du Boisrouvray. Soit le réformateur des lieux, qui a légué l’établissement à sa fille unique, Albina. Il est environ 14 h, le soleil est à son zénith. C’est un jour de canicule à Genève. Et une semaine des plus creuses de l’année pour les milieux hôteliers.

«Entre fin juin et août, la clientèle de loisirs, soit en grande majorité des familles de provenance hétéroclite, représente 70% de nos volumes de ventes, contre 30% pour nos visiteurs d’affaires», résume Xavier Collange, directeur de l’établissement indépendant de 100 chambres, affichant un taux d’occupation de 80% à l’année, en baisse de 5 à 10 points de pourcentage l’été.

Conséquence: la nuitée oscille autour des 300 francs, au lieu des 400 en haute saison. L’hiver, le quotient loisirs/affaires s’inverse. Les rotations se font plus nerveuses, les séjours plus brefs. Et la clientèle russe, prédominante (14%) pour l’enseigne, se tarit au profit d’au­tres nationalités. «Nos convives estivaux restent plus longtemps en chambre, ils prennent leur temps et paraissent plus détendus, reprend le régisseur des lieux. Il nous faut donc adapter un peu les horaires de travail du personnel des étages.»

Information corroborée auprès d’une femme et d’un portier d’étage. Tous deux nous confient ne pas dédaigner ce rythme de saison basse: «Les gens sont plus disponibles, les échanges plus fréquents. Alors, on relativise la présence des enfants, qui génère plus de désordre en chambre.» Quelle que soit la période de l’année, les effectifs de l’enseigne se montent invariablement à 65 salariés. Plusieurs d’entre eux nous confient que, depuis deux ou trois mois, les affaires semblent avoir repris après un trou d’air aussi sérieux qu’inexplicable en février. «En ville, on souffre peut-être moins qu’à la campagne», estime Xavier Collange.

Le clivage est-il marqué? Nous sommes allés voir sur place. «L’hiver, nous affichons complet pour des séjours moyens de dix jours, alors que l’été notre taux d’occupation est plus proche des 50%, pour deux à trois nuitées en moyenne», résume Marcel Neuhaus, directeur du Seminar- und Wellnesshotel Stoos, un quatre-étoiles indépendant de 70 chambres réparties sur trois étages, et suspendu à 1300 m d’altitude dans le canton de Schwyz. L’établissement, d’architecture octogonale et moderne, est accessible par funiculaire. Ce dernier a vue sur le lac des Quatre-Cantons et, moyennant une randonnée de durée raisonnable, donne accès à un panorama de plusieurs sommets alpins: le Gross Spannort (3198 m), le Schlossberg (3133 m) ou encore le Schlieren (2830 m). A contrario, le Bristol, lui, offre une vue imprenable sur le Mont-Blanc (ndlr: le plus grand pont genevois reliant les deux rives du Léman!).

Au rez de l’hôtel genevois, le rythme des appels téléphoniques et les sollicitations des convives compliquent les tentatives de conversation suivie. On répond à nos questions, mais les rapports sont saccadés. «For three nights, thank you very much», s’interrompt une nouvelle fois l’hôtesse polyglotte, visiblement moins à l’aise en turc. Et d’enchaîner: «One passeport, please. […] I need your credit card, only for extras.»

Jeu de clés magnétiques en main, ses clients ont à peine le temps de pivoter sur leurs tatanes que, déjà, le bagagiste se cramponne poliment à leurs effets. Nul besoin ici de chariot, les deux Ottomans voyagent léger. Comme par réflexe, ces derniers suivent à distance raisonnable leur guide, qui se dirige vers l’une des deux portes d’ascenseur de l’hôtel, devant laquelle il en profite pour réajuster sa cravate saumon blottie entre sa chemise blanche et son gilet sombre. Le trio disparaît.

Passe alors une famille en goguette. Rattrapés par deux adolescentes bardées d’un attirail balnéaire. Le groupe croise un individu en costume trois pièces bleu marine. Un spécimen rarissime en période estivale. «Je travaille pour l’ONU, c’est ma première visite à Genève», nous indique Dimitri, dans un anglais très proche du russe.

A Genève, la clientèle d’affaires est plus visible entre l’automne et le printemps. «Je ne reste qu’une nuit», précise-t-il, avant d’éponger son front avec le pouce et l’index, et de se précipiter sur quelques titres internationaux de la presse quotidienne agencés sur un guéridon en bois sombre, parfaitement raccord avec la décoration intérieure de l’enseigne. Un ornement formé notamment de canapés capitonnés en cuir rouge – des Chesterfield – qui tranchent avec la chemise à manche courte mouchetée d’ananas bleus et de palmiers roses d’un touriste isolé.

Sur 127 hôtels, le parc genevois recense une petite douzaine d’enseignes qui ne se revendiquent d’aucune chaîne internationale. Les quatre-étoiles représentent ici 70% des quelque 9225 chambres disponibles. Dans quelques jours, une fois le ramadan passé, la clientèle du Golfe s’emparera, comme elle le fait chaque année depuis des décennies, des suites du bout du lac.

En attendant, le Bristol, qui comme la concurrence attend impatiemment cette traditionnelle manne estivale, rénove son dispositif d’accueil, rafraîchissant ses salles de séminaires et réhabilitant toutes ses chambres. On croise, furtivement, des ouvriers au détour de quelques étroits couloirs tapissés de vert pastel à motifs circulaires clairsemés. L’hôtel se dresse sur sept étages. La physionomie de la lignée du Boisrouvray y court sur les parois de l’escalier en colimaçon, à raison de trois à quatre toiles par niveau.

Il est bientôt 18h. A l’extérieur, le thermomètre est resté calé sur des valeurs tropicales. La climatisation de l’établissement, niché en bordure du chapelet de palaces genevois avec vue sur le Léman, étanche graduellement les sudations.

L’endroit est calme. Un conventionnel étudié qui tranche avec le vacarme de l’artère passante dont on saisit l’agitation motorisée, à travers les façades vitrées discrètement fumées.

La journée a vu passer une quarantaine de nouveaux clients. La nuit est passée, deux Indiennes – apparemment une mère et sa fille – sortent discrètement de l’ascenseur. Il est 8h30, elles semblent perdues. Mais, portées par un air de conservatoire, elles finissent par trouver la salle à manger, contiguë au piano-bar. «L’un de nos défis est de capter la clientèle le plus longtemps possible dans l’hôtel, relève Xavier Collange. Au buffet du matin, nous avons opté pour une harpiste.» L’atmosphère musicale a tendance à détourner les clients de la tentation de faire l’impasse sur la restauration. Autre originalité: au Bristol, on sert aussi du champagne au petit déjeuner.

En une trentaine de minutes, la pièce s’emplit. Un homme d’âge mur, à l’élégance anachronique, s’attable délicatement face à son épouse, elle aussi tirée à quatre épingles. Pendant qu’il déroule son journal, elle sirote une tisane en levant le petit doigt. Monsieur a gardé ses pantoufles. Madame a mis ses plus belles boucles d’oreille serties d’émeraudes. Ainsi s’égrènent les journées d’été dans cet emblématique quatre-étoiles supérieur. Sur fond de franc fort, mettant en difficulté toute l’hôtellerie suisse.

Il est 11h, il y a foule à Stoos. Mais du groupe de promeneurs de tous les pays, pas un seul ne loge dans l’établissement voisin. Ici, la clientèle est essentiellement helvétique – voire exclusivement suisse alémanique. Elle est par ailleurs plus captive des lieux. «Nous ­avions pour projet de passer des vacances en Grèce, nous renseigne un jeune couple de touristes valaisans. Mais, avec ces chaleurs, nous avons opté pour un séjour en altitude.» Pourquoi Stoos, plutôt que Saint-Moritz, Zermatt ou même Davos? «Nous sommes tombés sur une offre en ligne, par hasard», précisent-ils.

Un témoignage qui a pour effet de rassurer le responsable de l’établissement: «Nos efforts marketing se concentrent exclusivement outre-Sarine, car nos salariés n’ont pas un niveau de français suffisant et notre destination n’est pas assez connue pour risquer d’investir pour attirer une clientèle plus lointaine.» L’avantage: on ressent moins les effets d’un euro affaibli. «Nous craignons toutefois la concurrence avec l’Autriche et l’Allemagne», nuance Marcel Neuhaus.

Paisible. C’est l’épithète qui caractérise le mieux l’Hotel Stoos, où l’on entend distinctement les cloches des vaches tinter à chaque entrebâillement de fenêtre. L’établissement emploie, selon la saison, entre 50 et 70 personnes. «Nous sommes jumelés avec le Floralpina au bord du lac des Quatre-Cantons, également propriété de la famille Koch, raconte le directeur. L’été, c’est la saison haute en plaine, nous délocalisons ainsi une partie de nos effectifs là-bas.»

Des salles de séminaires au fumoir à cigares tout confort, en passant par les couloirs parfois fanés, l’hôtel paraît vide. Contrairement aux 1100 m2 d’espace bien-être en sous-sol, dont l’accès au jardin et son petit bassin d’eau relaxant semble avoir tenté une poignée d’occupants enveloppés dans des peignoirs duveteux. L’endroit dégage, à longueur de temps, des effluves de patchouli et d’eucalyptus.

Il est 19h, le dîner est servi. «En février, nous avons jusqu’à 170 couverts par repas», relève une sommelière. Autour d’elle, plus de la moitié de l’élégante salle est inoccupée. «Nous n’avons qu’une cinquantaine de convives ce soir», poursuit-elle. Ce qui n’enlève rien à l’expérience d’un coucher de soleil, exalté par la coloration dorée des parois du restaurant de l’hôtel. Saisissant.

«Nous sommes spécialisés dans les modules de «team building», dont principalement les entreprises suisses sont friandes, conclut fièrement Marcel Neuhaus. C’est que, en plus d’un paysage typique, notre hôtel offre un cadre propice à la concentration.»

«L’un de nos défis est de capter la clientèle le plus longtemps possible dans l’établissement»

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