Le rire est chose sérieuse. Si sérieuse même qu'il se profile de plus en plus comme un véritable outil de gestion des ressources humaines. «Les gens en ont marre d'être tristes, s'exclame un consultant. En revanche, ils ont du plaisir à travailler dans un bureau ou un atelier où l'on rit.» Le plaisir étant la clé de la motivation, et la motivation celle de la productivité, voilà qu'on ne rigole plus. Surtout en période de crise économique, où les entreprises doivent faire toujours plus avec toujours moins. Les contraintes augmentent, mais pas le personnel. D'où la nécessité de survivre en s'appuyant sur le potentiel de celui-ci. «Et indirectement, l'humour crée un climat favorable à la résolution de problèmes», souligne Yvan Aboussouan, fondateur et directeur de Rire Bleu*, une association qui propose des séminaires d'humour en entreprise. Car il apaise les tensions.

Donner la priorité à l'humain

Le rire représente un mode de communication parallèle. «C'est ce que j'appellerais la communication plaisir, relève Yvan Aboussouan. Elle installe une dynamique positive, mais a malheureusement été négligée jusqu'à tout récemment.» Une lacune en passe d'être comblée puisque les cours, séminaires et ateliers du rire se multiplient. Même si les entreprises qui y participent, et qui logiquement y croient, sont encore très réticentes à parler de leurs expériences aussi bien positives que négatives, de peur de se forger une réputation de frivolité. «Peu de gens savent que l'humour est un instrument à part entière d'amélioration des rapports entre les gens», explique Maurice Henzer, formateur et animateur d'un cours d'humour** à l'adresse des vendeurs, qui démarrera mi-septembre: «Une personne drôle séduit. Pourquoi? C'est un mystère. Le rire doit être inscrit quelque part dans l'inconscient collectif.»

La fibre humoristique constitue également la béquille du cadre. Un manager sachant se montrer drôle à bon escient parvient à fédérer et sait mieux gérer les conflits, grâce à la distance qu'il installe vis-à-vis d'événements ressentis comme douloureux ou négatifs. «Un supérieur plein d'humour abandonne certains outils traditionnels comme la prééminence de la hiérarchie ou l'esprit de compétition, pour donner la priorité à l'humain, ajoute Maurice Henzer. Un manager plein d'humour est sûr de lui. Il n'a pas besoin du masque du pouvoir pour dissimuler ses faiblesses. Par conséquent, il rassure.» Le même phénomène est valable pour le vendeur face à son client, «pour autant, bien entendu, que son humour ne vise pas à dénigrer le produit qu'il propose».

Point commun entre les gens

Car le rire est une lame à double tranchant, y compris et surtout dans la dynamique de groupe. C'est le cas lorsqu'un membre d'une équipe est la cible de moqueries. «Il devient alors une arme redoutable, un engin de harcèlement, qui peut détruire quelqu'un, avertit Yvan Aboussouan, par exemple lorsqu'un supérieur lance une boutade et fait rigoler tout l'entourage du collaborateur visé. Boutade qui peut se révéler d'autant plus blessante qu'elle se réfère à une faiblesse ou un défaut réel.»

Mais l'humour positif et libérateur, ça peut s'apprendre? Apparemment, oui. Jean-Maurice Henzer, par exemple, propose à chaque participant de retrouver son propre type d'humour, son propre référentiel humoristique, puis de le développer au fil du temps: «Et cela commence par une prise de conscience.» Le modèle Rire Bleu va dans le même sens, mais en plus radical: «Nous réapprenons le rire primal, naturel et spontané. Celui qui apparaît chez l'humain vers l'âge de six mois. Chacun possède en soi un potentiel de rire et de convivialité, explique Yvan Aboussouan. Nous enseignons à puiser dans cette ressource, même et surtout dans les moments difficiles, où l'on n'a pas envie de rire.» La capacité à rire de soi permet de se rendre compte que les erreurs que l'on commet ne sont finalement pas si graves.

«Bien dosé, l'humour fait tomber les barrières. Il permet de se sentir bien ensemble. Et, en plus du plaisir et du bien-être physique que l'on ressent quand on rit ou que l'on sourit, l'humour est aussi une forme d'écoute», affirme Clarisse Levert, responsable des ressources humaines de l'usine de production de Novartis à Nyon. A son initiative, des collaborateurs ont suivi une demi-journée de formation au rire. Si elle reconnaît avoir rencontré une résistance de certains lors du lancement du projet, elle tire un bilan très positif de l'événement: «Nos collaborateurs ont découvert des aspects méconnus de leur personnalité et fait tomber les préjugés qu'ils avaient les uns envers les autres.»

* http://www.rirebleu.ch

** http://www.henzer.ch