Monnaie

«L’hyper-président» Erdogan se rêve en banquier central

Le sort de la livre turque est toujours plus suspendu au bon vouloir de Recep Tayyip Erdogan. En plus de peser sur le parlement et les médias, l’homme fort de la Turquie interfère sur la politique monétaire

Recep Tayyip Erdogan a gagné son pari. En convoquant – et en remportant dimanche – des élections anticipées, «l’hyper-président» turc pourra désormais dissoudre le parlement, gouverner par décrets et décider seul du budget de l’Etat. En plus d’avoir brouillé la frontière entre les trois pouvoirs et mis au pas les médias, il sera aussi en mesure de poursuivre, jusqu’en 2023 au moins, ses interférences dans le «cinquième pouvoir», celui de la politique monétaire. La livre turque en tremble déjà.

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La victoire du parti AKP (au pouvoir depuis 2002), et de son allié le Parti d’action nationaliste, semble pourtant avoir rassuré les marchés. Lundi, la livre rebondissait de 2% face au dollar, et de 1,23% mardi en milieu d’après-midi. Alors qu’elle a perdu quelque 20% depuis début 2018.

Le «répit ne devrait pas durer», anticipe l’analyste de JPMorgan Chase Yarkin Cebeci, pour qui «la liste de vulnérabilités [de l’économie turque, ndlr] est trop longue».

Erdogan mieux que la Chine

Les maux de la Turquie? Un haut niveau de dette privée (soutenue par des garanties de crédit) et un goût prononcé du pouvoir pour les grands projets d’infrastructures (comme le plus grand aéroport du monde à Istanbul ou un tunnel sous le Bosphore), qui ont néanmoins permis au pays d’afficher une croissance de 7,3% en 2017. Davantage que la Chine.

Mais ce dynamisme est trompeur, soulignent les économistes, qui craignent «l’atterrissage forcé» d’une économie portée par l’argent bon marché et les aides d’Etat. L’inflation a d’ailleurs dépassé le seuil de 5% que s’était fixé la banque centrale, le déficit des échanges commerciaux se creuse et les investisseurs étrangers fuient.

La banque Syz voit dans les remous monétaires la conséquence des «contraintes politiques» qui pèsent sur la banque centrale, explique-t-elle dans une note d’investisseur. Plusieurs de ses directeurs avaient notamment commencé leur mandat comme protégés de l’AKP, avant d’être répudiés.

La finance et la responsabilité

Car voilà bien un sujet sur lequel s’accordent les économistes. Pour «regagner en crédibilité», le président Erdogan devrait laisser à l’institution le soin de combattre l’inflation, en relevant ses taux d’intérêt, souligne Jason Tuvey, analyste au cabinet londonien Capital Economics, cité par Bloomberg.

Mais le principal intéressé ne semble pas près de suivre le conseil. Mi-mai, il avait déjà exprimé son intention d’opter pour un contrôle plus direct sur les décisions portant sur la fixation des taux d’intérêt. «Quand les gens se retrouveront en difficulté à cause des politiques monétaires, qui sera tenu pour responsable?» avait-il ironisé dans un entretien pour Bloomberg. L’homme fort de la Turquie avait justement fait campagne en promettant de continuer à élever le niveau de bien-être.

Le vent monétaire tourne

Or le vent est en train de tourner. La hausse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale américaine menace d’étrangler certains pays émergents comme la Turquie, incapable de changer le cours de sa politique monétaire. Erinc Yeldan, professeur d’économie à l’Université Bilkent d’Ankara, voit un gouvernement «bloqué dans ses convictions qu’il faut baisser les taux d’intérêt pour développer l’économie et permettre aux entreprises d’effacer leurs dettes», explique-t-il, cité par Bloomberg.

Or l’affaiblissement chronique de la livre a poussé ces mêmes patrons à emprunter en devises étrangères. Et c’est désormais toute l’économie qui pourrait être asphyxiée par la détérioration des taux de change.

Qu’importe, l’hyper-président Erdogan a déjà un plan: 5 milliards de dollars d’investissements pour relancer l’économie. C’est ce qu’il a promis il y a deux mois juste après avoir convoqué les élections anticipées. C’est aussi ce qu’il avait fait lors du référendum constitutionnel de 2017. Une chose est sûre: le déficit budgétaire (1,6% du PIB) n’est pas près de se résorber, ni l’inflation de se tarir.

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