De l’huile sur le feu? Du sel sur une plaie? «La catastrophe qui a dévasté le port de Beyrouth ne vient qu’exacerber la situation de crise aiguë dans laquelle le Liban est déjà plongé depuis plusieurs années, déclare d’emblée Marie Thibout, économiste et stratège à la banque Mirabaud à Genève. Le pays est en récession depuis 2018 et se trouve simultanément dans une impasse économique, financière, sociale et aussi de gouvernance.»

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Concrètement, la fourniture d’électricité n’est assurée que deux et trois heures par jour. Sur les routes, les feux de signalisation sont morts et un récent reportage du Washington Post raconte comment un avion a failli rater son atterrissage parce que les lumières sur la piste ont brusquement été coupées.

Témoignages de désespoir

La livre libanaise a perdu 60% de sa valeur le mois dernier. Elle se fait aussi rare. Sur le marché noir, elle vaut le double du taux de change officiel, qui est de 1500 livres pour 1 dollar. Résultat, les prix flambent. De nombreux produits de consommation ont disparu du marché. La pénurie de médicaments se fait sentir. Sans électricité ni carburant pour alimenter les générateurs électriques, des hôpitaux annulent des interventions et licencient du personnel. Les réseaux sociaux sont remplis de témoignages de désespoir. Depuis l’automne dernier, des milliers de personnes en colère descendent régulièrement dans la rue.

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Dans le Washington Post, Fawaz Gerges, professeur à la London School of Economics, disait à propos de sa patrie: «Le pays n’est pas au bord du précipice. Il est déjà au fond du trou.» Pour Marie Thibout, un Liban politiquement instable et économiquement à genoux n’attire plus les capitaux – cela alors qu’il fut le centre financier du Moyen-Orient. «Au contraire, il vit au-dessus de ses moyens, s’enfonçant tant dans le déficit budgétaire que dans le déficit commercial», souligne-t-elle.

Descente aux enfers

La descente aux enfers va s’accélérer après la formation d’un nouveau gouvernement fin janvier. L’heure de vérité sonne début mars. La «Suisse du Moyen-Orient», qui croule sous une dette de 92 milliards de dollars (170% du produit intérieur brut), annonce un défaut de paiement d’une tranche de 1,2 milliard de dollars. Le 23 mars, elle affirme qu’elle n’honorera pas l’ensemble de bons du Trésor émis en dollars. Dès lors, selon Marie Thibout, «le pays n’a d’autre choix que de frapper à la porte du Fonds monétaire international (FMI), le prêteur de dernier ressort».

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Qui dit FMI dit aussi réformes. Mais au préalable, un état des lieux de l’économie est impossible. Les versions divergent. L’élite économique refuse de se serrer la ceinture, ne veut pas d’un contrôle du flux des capitaux. Des banquiers sont accusés de manipulations de la monnaie nationale. Près de 100 milliards de dollars sont portés manquants aux comptes publics alors que des milliers de petits épargnants n’ont plus accès à leur compte en banque. «Fait rare, la Banque nationale libanaise se retrouve débiteur des banques commerciales», fait noter l’économiste de Mirabaud.

Négociations suspendues avec le FMI

Bref, les commis du FMI en voient de toutes les couleurs et, après six semaines de rencontres, les négociations sont suspendues. «Elles ont été vraiment difficiles, s’est plainte la directrice, Kristalina Georgieva, le 11 mai. La question est de savoir si le pays peut poursuivre un objectif central.» Du côté libanais, le directeur du Ministère des finances rend son tablier en citant des désaccords dans la gestion de la crise. Un autre cadre le suit.

En 2018, les Etats amis du Pays du Cèdre et des organisations financières internationales se sont engagés à verser 11 milliards de dollars pour l’aider. Le versement est toutefois conditionné à un accord avec le FMI. Selon celui-ci, le PIB libanais devrait enregistrer une régression de 12% et une inflation de 17% en 2020. «Une estimation faite, bien sûr, avant la catastrophe de mardi», insiste Marie Thibout.