Dans le monde des cryptomonnaies, des projets de «stable coins» émergent, moins volatils que les jetons habituels, car garantis par des actifs réels. Le plus médiatisé d'entre eux est la libra, issue de l’association genevoise éponyme, constituée de 28 sociétés à forte capitalisation et préfinancée par le groupe Facebook via une entité dédiée, Calibra Inc., basée en Californie. Une Sàrl est également créée à Genève. A terme, il serait possible d’envoyer et de recevoir des libras via par exemple WhatsApp et Messenger sur des codes QR, puis ultérieurement sur iOS et Android.

L'association Libra a spontanément demandé à la Finma d'évaluer son projet. L'Autorité de surveillance des marchés l'a confirmé il y a dix jours, en marge d'un complément à son guide pratique sur les ICO – procédé permettant de lever de l’argent en échange de jetons (tokens) – publié dans la foulée.

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Pour assurer la stabilité de la libra, au moins deux jetons (tokens) sont prévus. Le premier, peu connu si l’on ne fait pas partie des 28 membres de l'association Libra, est détenu par ces derniers et correspond à une part dans la valorisation d’une «Réserve» financière (jeton d’investissement). Le deuxième, la libra, veut donc offrir les fonctions monétaires usuelles (unité de compte, réserve de valeur et moyen d’échange) sans pour autant concurrencer les monnaies existantes.

Ce, parce qu’il serait garanti à 100% par cette Réserve, soit des dettes d’Etats à court terme et un panier de monnaies (dont le dollar, l’euro, le yen, la livre sterling et le dollar singapourien – d’où la notion de «stable coin»), et non par la crédibilité d’un seul émetteur central. Le but est ainsi de créer un système de paiement mondial, sur internet, liquide et chiffré. Un «internet de l’argent».

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Le projet sera scruté à la loupe quant à ses promesses. Les engagements portent notamment sur la séparation des données financières de Calibra des données sociales de Facebook, la maîtrise de la quantité de libras en circulation en lien avec l’évolution de la Réserve, une évaluation des risques pays par pays sur la base des recommandations du GAFI ou encore la reconversion des libras en monnaie traditionnelle (une question de taux de change, au fond).

Moins cher, plus rapide, plus sûr

Comme les libras ne passeraient pas par le système bancaire actuel, les transactions coûteraient moins cher, seraient plus rapides voire plus sûres. Le tout grâce à une technologie de registre électronique distribué ad hoc.

Ce que l’on oublie parfois, c’est que cette «balance» (traduction littérale du mot libra) sera d’abord un moyen de paiement cryptographique privé pour les membres de l’association. A terme cependant, celle-ci a pour objectif de faire migrer son stable coin du privé vers le public. Pour garantir un tel succès, il s’agira de convaincre et faire en sorte que la libra ne perde pas significativement de sa valeur au fil du temps. Cela impliquerait une augmentation constante de la Réserve afin de toujours garantir une parité entre la libra et une monnaie fiduciaire de référence. Souvenons-nous: c’est peu ou prou le rapport que l’initiative «Monnaie pleine» voulait créer entre le franc et les crédits des banques commerciales.

En revanche, ce que l’on ne réalise peut-être pas assez, c’est que l’internet de l’argent se fera. Question de course effrénée à gagner du temps et à payer moins. Quand la Suède y travaille encore, la Chine prétend créer sa cryptomonnaie nationale avant la fin de l’année.

Certes, tout le monde ne peut pas se permettre de créer un stable coin; et des garde-fous sont nécessaires. Car si cryptonation il y a, on ne voudra pas être épié sur notre moindre achat. A la rigueur, on grimacera quand seules des données comportementales seront récoltées. Aujourd’hui, on propose de balancer à l’équilibre la valeur d’un token. C’est peut-être une grande ambition, mais au moins une ambition de groupe. Et au final, il s’agit aussi de défendre la liberté d’entreprendre.


Olivier Depierre est avocat spécialisé dans la blockchain.