En annonçant en juin 2019 sa volonté de lancer une cryptomonnaie d’envergure mondiale, Facebook s’est attiré les foudres des autorités américaines et européennes. Huit partenaires du réseau social dans ce projet se sont retirés depuis l’automne, l’opérateur de télécoms Vodafone étant le dernier en date à le faire, le 21 janvier. Dans ces conditions, la libra, qui sera gérée par une association basée à Genève, va-t-elle vraiment voir le jour? La question a été débattue au cours du Forum Horizon, un événement organisé par Le Temps ce 28 janvier au Campus Biotech de Genève.

Que représente la libra, aux yeux du grand public? Pour l’assistance du forum, questionnée sur la question, le projet de cryptomonnaie est immédiatement associé à Facebook. Ce qui montre que le réseau social est peu convaincant lorsqu’il affirme qu’il ne sera pas le seul maître à bord. Autre enseignement, à une quasi-unanimité le public se dit également très méfiant quant à la capacité de Facebook de protéger les données financières des utilisateurs de la libra. Un signal négatif pour Cédric Tille, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, qui rappelle que «la force d’une monnaie repose avant tout sur la confiance dans son émetteur».

Une valeur constante

La libra a été conçue comme un «stable coin». Cela signifie que «la valeur de la future monnaie sera constante car rattachée à un panier d’actifs stables, c’est-à-dire des monnaies et des obligations d’Etat, regroupées dans une réserve, traduit Yann Isola, spécialistes des cryptomonnaies et de la blockchain chez Swissquote. La libra veut devenir la monnaie du futur en fournissant un pouvoir d’achat stable. De plus, une transaction en libras, transfrontalière ou non, sera réalisée en seulement quelques clics. C’est profiter des avantages de la monnaie fiduciaire et de la cybermonnaie.»

Pour Cédric Tille, un fossé existe néanmoins entre ces deux univers: «Les banques commerciales disposent de réserves financières contrôlées, encadrées par des lois. Les banques centrales opèrent sur la base de mandats, par exemple celui d’assurer la stabilité des prix. Mais ce n’est pas le cas de l’association Libra. Qui va auditer ce qu’elle fera? Comment décidera-t-elle de modifier la constitution de la réserve, par exemple en changeant le poids du dollar ou de l’euro? Son conseil d’administration? Ce genre de décisions sera-t-il public?»

Pour voir le jour, ce projet devra s’aligner avec les différentes réglementations financières des pays dans laquelle la libra sera disponible. «Les utilisateurs s’adresseront à des revendeurs agréés, ils devront donc là aussi leur accorder leur confiance, souligne Sébastien Kraenzlin, responsable des opérations bancaires de la Banque nationale suisse. D’autant plus que personne n’a l’obligation d’accepter d’être payé en cryptomonnaie.»

Les craintes des autorités

Facebook, via son réseau social, dispose déjà d’un portefeuille de plus de deux milliards d’utilisateurs potentiels. Les autorités américaines et européennes ont émis la crainte que la libra déstabilise le système monétaire mondial et perturbe la tâche des banques centrales. La menace semble plus réelle «pour les banques centrales de petits pays dans lequels la libra pourrait prendre une importance disproportionnée et compliquer la politique monétaire», avance Cédric Tille. «Tout dépend de la taille qu’atteindra éventuellement la libra et de l’ampleur que prendra son utilisation. Mais à grande échelle, elle pourrait avoir une influence sur les cours de certaines monnaies», nuance Fedor Poskriakov, avocat chez Lenz & Staehelin.

Finalement, après la levée de boucliers qu’a déclenchée son annonce en juin 2019, la libra sera-t-elle lancée un jour? Une théorie veut qu’elle le sera dans un premier temps dans un nombre limité de pays, où les besoins de micro-transactions sont importants. Fedor Poskriakov n’y croit pas: «L’objectif est de lancer la libra comme un big bang, ou cela ne marchera pas, comme on a pu le voir avec les monnaies locales.»


Des échos du Forum Horizon 2020