l’interview D’Edward Karr

«L’idée du déclin américain est largement exagérée»

Edward Karr est le directeur de RAMPartners. Il est aussi le président de l’American International Club of Geneva et le vice-président de l’association Republican Abroad de Genève

La crise économique tient une place dominante dans la campagne électorale américaine. Tout a commencé avec l’éclatement de la bulle immobilière en 2007-2008. L’Américain Edward Karr, directeur de RAMPartners, une société financière sise à Genève, revient sur cette période, dresse un bilan critique de l’administration Obama et fait part de son espoir d’un retour des républicains aux affaires à Washington.

Le Temps: Le 15 septembre 2008. Outre la fin proche du 2e mandat du président Bush, qu’évoque cette date pour vous?

Edward Karr: La crise financière bat son plein. Les marchés financiers sont en pleine dépression. Les taux d’intérêt sont bas. La spéculation, la fraude et des prêts accordés sans vergogne ont fait exploser la bulle immobilière. Les banques d’investissement sont emportées dans la tourmente. Bear Stearns a été sauvée, reprise par JPMorgan. Nous ne savons pas si d’autres banques vont ouvrir leurs portes le lendemain. Le crédit interbancaire, mais aussi aux entreprises et aux ménages, était gelé. C’est dans ce contexte que, le 15 septembre, la banque Lehman Brothers manque de liquidité et fait faillite. Contrairement à Bear Stearns, elle n’est pas sauvée par Washington.

– L’onde du choc allait frapper les Etats-Unis…

– Oui. Le pire était que personne ne l’avait anticipée. Pourtant, dans l’ère de la globalisation, c’était une évidence. Lehman Brothers était directement et fortement connectée avec sa filiale britannique. La réaction en chaîne a frappé l’ensemble des marchés financiers. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale va tenter de limiter les dégâts en engageant 780 milliards de dollars dans le cadre du TARP (Troubled Asset Relief Program). Celui-ci a été rapidement adopté par le Congrès, donnant au Trésor un «bazooka» pour neutraliser les titres toxiques des banques et les rendre de nouveau viables.

– Nous sommes aujourd’hui fin octobre 2012 et la présidence Obama se termine bientôt. Quel bilan dressez-vous de ces quatre dernières années?

– Le changement de régime a été précédé par le remplacement d’Alan Greenspan, le patron de la Réserve fédérale, par Ben Bernanke. Ce dernier, un spécialiste de la Grande Dépression de 1930, a mis en place un programme d’assouplissement monétaire dans le but de donner une impulsion au crédit tant aux entreprises qu’aux ménages. Le président Obama a endossé ce programme, mais le résultat laisse à désirer, notamment parce que les banques avaient trop de titres pourris. Il est allé encore plus loin en engageant un monstrueux plan de relance alors même que les caisses de l’Etat étaient vides. La dette publique s’élevait alors à 8000 milliards de dollars et le déficit budgétaire se creusait de 800 milliards par année. Suite à la folie dépensière, la dette a plus que doublé en quatre ans, tout comme le déficit annuel. Le bilan de la Réserve fédérale a gonflé de 700 milliards en 2008 à 3000 milliards en 2012.

– Avec quelques résultats, tout de même?

– Quels résultats? Le retour sur investissement n’est pas convaincant. La croissance du produit intérieur brut est anémique, à 1,5% en 2012, et le chômage reste à un niveau élevé inacceptable.

– Mais l’économie américaine, contrairement à celle de l’Europe, est sortie de la récession et le taux de chômage retrouve son niveau d’avant-crise. Et elle s’en sort mieux que la zone euro, qui connaît la récession en 2002. Non?

– Oui, les Etats-Unis se retrouvent dans une situation plus décente. Le secteur bancaire est rétabli. L’immobilier se stabilise. Les consommateurs retrouvent peu à peu la confiance et le pays est en effet en train de se remettre. Je dois tout de même dire que ce n’est pas le rôle de l’Etat d’investir des deniers publics pour sauver Wall Street ou encore l’industrie automobile. Dans le cas de GM, la direction aurait dû démissionner pour avoir pris de mauvaises décisions stratégiques. De nouveaux dirigeants auraient eu comme tâche de remettre la machine en marche, d’innover et de conquérir de nouveaux marchés. Barack Obama a fait le contraire. L’ancienne direction est encore là. Il n’y a toujours pas de nouveaux modèles de voitures. L’entreprise Apple, voyez-vous, n’a pas été subventionnée par l’argent public. Pourquoi alors aider GM? Franchement, les Etats-Unis ne peuvent pas poursuivre avec le socialisme.

– En diriez-vous autant pour Wall Street?

– Oui, nous aurions dû laisser les banques déclarer faillite. Nous les avons sauvées, mais leurs dettes plombent le bilan de la Réserve fédérale. Les agences de notation comme Standard & Poor’s et Moody’s commencent à se montrer préoccupées par la dette souveraine américaine. La triple A est mis en doute. Nous ne pouvons pas nous refinancer à des taux d’intérêt aussi bas éternellement. On peut dire que nous avons de la chance d’être la fille la moins moche dans la danse, ce qui nous assure un certain succès. De ce fait, les Etats-Unis restent un pays sûr et liquide et le marché obligataire est vivace. Mais pour combien de temps encore? L’administration Obama pense rembourser la dette grâce à la croissance, mais force est de constater qu’elle est molle. Je crains qu’on ne soit amené à faire défaut de paiement.

– Qu’est-ce qui aurait été différent si, en 2008, une nouvelle administration républicaine avait succédé à celle dirigée par George Bush?

– Si John McCain avait été élu, il n’y aurait sans doute pas un tel gaspillage d’argent public pour sauver des entreprises malades. Le déficit reviendrait à un niveau acceptable.

– Qu’est-ce que le républicain Mitt Romney ferait de différent en cas d’élection le 6 novembre?

– Pour l’heure, la course est trop serrée pour prétendre quoi que ce soit. Mais si Mitt Romney devait l’emporter, il aurait alors un mandat pour mettre fin à la politique socialiste mise en place par le président Obama, à savoir des impôts élevés sur les riches, l’Obamacare [réformes des assurances maladie, ndlr] et les dépenses faramineuses dans les énergies renouvelables. J’espère que le gouverneur Romney, s’il est élu, recrutera des dirigeants du secteur privé; ces derniers dirigeront le pays comme une entreprise. Paul Ryan, candidat à la vice-présidence, a un plan pour rendre le système de la santé et de la sécurité sociale viable.

– Pensez-vous que ces quatre dernières années ont été marquées par des blocages de décisions au Congrès faute de majorité claire pouvant prendre des décisions?

– Non. Cela n’est pas un problème. Au contraire, c’est positif que le Congrès ait été dominé par les républicains de sorte qu’Obama n’ait pas les coudées franches pour enfoncer encore le pays dans la dette. Tout pouvoir a besoin de contre-pouvoir.

– Voulez-vous dire qu’en cas d’élection de Mitt Romney à la présidence, vous souhaiteriez un Congrès dominé par les démocrates pour faire le contrepoids?

– Je souhaite que les républicains obtiennent la majorité dans les deux chambres. Ce sera alors un mandat clair pour effectuer les changements. Cela dit, je dois vous rappeler que le président Bill Clinton avait un bilan positif alors même qu’il n’avait pas de majorité au Congrès.

– La ré-industrialisation des Etats-Unis est l’un des thèmes qui revient régulièrement dans la course à la Maison-Blanche. Vous y croyez vraiment?

– Je suis un optimiste né et je suis certain que mon pays a les moyens de retrouver sa gloire industrielle. La révolution énergétique silencieuse en cours a de quoi renforcer notre compétitivité. En Chine, le gaz coûte 3, 50 dollars par mètre cube, alors qu’aux Etats-Unis, le prix est descendu à 1,4 dollar. En 2018, nous exporterons de l’énergie. Le coût de production en Chine ne cesse de grimper et, de ce fait, il n’y a plus de raison que les entreprises américaines y délocalisent la production. Au contraire, elles reviennent au pays. Par-dessus tout, nous avons les meilleurs centres de recherche et d’innovation technologique, dont la biotechnologie et le génie génétique. Nous sommes à la veille d’une révolution dans le domaine des soins à la carte.

– Les Etats-Unis, champions, certes, mais n’avez vous pas l’impression qu’ils sont en train de perdre un peu de leur superbe?

– Pas du tout. Dans les années 80, on disait que le Japon allait dépasser les Etats-Unis. Les Japonais avaient effectivement acheté le Rockefeller Tower à New York. Ils déployaient aussi d’énormes capacités manufacturières. Mais voilà, on ne les entend plus depuis les années 90. Ce sera la même chose avec la Chine qui, dit-on, dépassera les Etats-Unis. La Chine sera sans doute une puissance parmi d’autres, mais elle ne dominera jamais les Etats-Unis. L’idée du déclin de l’empire américain est largement exagérée. Ceux qui misent sur cette éventualité perdront leur pari. La vérité est qu’il y a toujours plus de gens de toute la planète qui rêvent d’étudier, de travailler ou de s’installer aux Etats-Unis.

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