«C'est une belle idée quand on a en tête le futur d'une Europe politiquement unifiée», s'est exclamé Sandro Croce, analyste à la Banque Edouard Constant. Le tout nouveau projet d'Yves-Thibault de Silguy, commissaire européen sortant aux affaires financières et monétaires, porte sur la création d'une agence européenne d'émission d'emprunts. Cette agence, dont le rôle serait similaire à celui du Département du Trésor américain, se substituerait aux gouvernements des différents pays de l'eurozone dans la gestion des dettes nationales et l'émission des emprunts obligataires d'Etat. D'après Yves-Thibault de Silguy, elle permettrait non seulement une meilleure coordination des émissions de dette dans l'eurozone et une plus grande cohésion des marchés, mais aussi des conditions d'emprunt à meilleur marché. Une idée très controversée et vivement critiquée par l'Angleterre, car la création d'une telle agence affecterait directement la souveraineté nationale des Etats de l'eurozone et menacerait le rôle de Londres en tant que centre financier de l'Europe. De plus cette proposition requerrait un amendement au Traité de Maastricht – que nombre de gouvernements ne voient pas d'un bon œil – afin d'incorporer le principe selon lequel les Etats membres souscriraient la dette d'un autre pays de l'eurozone et s'en porteraient responsables en cas de défaillance.

«Des pays comme l'Irlande et la Belgique, qui paient maintenant des primes en raison de l'illiquidité de leurs dettes, bénéficieraient de la création d'une telle agence, estime Sandro Croce. Mais ce serait aux dépens de grands Etats comme l'Allemagne, la France et l'Italie dont les emprunts sont plus liquides.» Une des mesures de la liquidité d'un emprunt est le spread, ou la différence entre le prix d'achat et le prix de vente d'une obligation. D'autre part, les pays à haut crédit (voir infographie) seraient pénalisés par une assimilation à un pool de pays dont les qualités de crédit sont moins élevées comme l'Espagne, le Portugal ou l'Italie, car ils devraient subsidier des émissions d'obligations de moins bonne qualité. «L'Allemagne devrait garantir la dette de l'Italie, ce qui va très loin», poursuit Sandro Croce.

Les modalités de la création d'une telle agence n'ont pas été définies, mais une autre conséquence porterait sur la question du benchmark de la zone obligataire euro. Le statut de benchmark, détenu à présent par la France pour les obligations à 5 ans et par l'Allemagne en ce qui concerne les obligations à 10 ans, comporte de grands avantages. L'abandon de ce statut se traduirait par une perte de prestige et par une hausse des primes pour l'Allemagne et la France, pays émetteurs d'obligations d'excellente qualité dans des marchés liquides. De plus, il n'a pas été précisé à quelles conditions les pays à qualité de crédit moindre pourraient emprunter auprès d'une telle agence. «Le projet est un peu visionnaire à l'heure actuelle, pense Sandro Croce. Il faudra que l'idée chemine.» D'après le Financial Times, le comité économique et monétaire de l'Union européenne serait déjà en train d'examiner les moyens d'accroître la coopération des pays membres dans le domaine des émissions obligataires. Mais les progrès réalisés jusqu'à présent ont été très limités.

Ce n'est pas la première fois qu'Yves-Thibault de Silguy cherche à innover. Il avait déjà proposé au printemps de créer un fonds contre les chocs asymétriques de la zone euro. Mais l'idée, jugée saugrenue par les ministres des Finances des Quinze, n'a pas eu de suite. Le commissaire sortant sera remplacé par le grand argentier espagnol Pedro Solbes en septembre. On parle déjà de lui ou de Philippe Maystadt, l'ancien ministre des Finances belge, comme nouveau Président de la Banque européenne d'investissement (le bras financier des Quinze) au Luxembourg. Le poste d'ambassadeur de France auprès de l'Union européenne serait une autre possibilité. Yves-Thibault de Silguy, qui lâche à contrecœur son poste de commissaire, montre ses velléités à rebondir à travers cette nouvelle initiative.