France

«L'idée que les Français se font du libéralisme n'a pas de sens»

Comment aider les élites politiques des pays démocratiques à travailler davantage sur le long terme? Comment convaincre de l'importance de la flexibilité du marché du travail lorsque les crises à répétition alimentent un flot de contestations? Dans son dernier livre, le Prix Nobel 2014 d'économie Jean Tirole sort de son rôle de chercheur et d'universitaire pour devenir pédagogue 

Rencontrer Jean Tirole est d’abord un exercice d’humilité. Sacré comme «l’un des économistes les plus influents de notre époque» lorsqu’il reçut le Prix Nobel en octobre 2014, le président de la Toulouse School of Economics (TSE) déborde de demandes d’invitations pour des conférences aux quatre coins de la planète. Il était encore récemment au Japon, où un torrent d’articles élogieux a salué sa visite.

Mais au quotidien, dans les anciens locaux de la Manufacture des tabacs qui héberge TSE depuis sa création, l’universitaire redevient vite ce professeur attentif, dont les étudiants se souviennent avec émotion qu’il n’annula même pas son cours, le lendemain de l’appel des jurés de Stockholm.

Le Temps : Vous insistez beaucoup, dans votre livre, sur l’importance du long terme. Au même moment, l’histoire récente nous montre qu’à tout moment, les crises peuvent déferler et totalement dérégler la machine. Comment concilier cette exigence et cette réalité?

Jean Tirole: L’incertitude est une donnée de base en économie, qu’il faut intégrer au mieux. Notre rôle est d’ailleurs, précisément, d’en délimiter les contours, de tester les modèles économiques pour savoir comment ils évolueront selon les circonstances. Il est clair que nous nous trompons parfois dans nos prévisions et il est important d’expliquer pourquoi. Une chose est sûre néanmoins: raisonner à court terme dans ce monde compliqué n’est pas la solution. Nos gouvernements connaissent les principaux défis, comme celui du changement climatique. Or, attendre encore avant d’y faire face ne fait qu’aggraver la situation. Idem pour les finances publiques. Continuer d’accumuler de la dette ne peut pas être la solution. Notre rôle d’économistes est à la fois d’expliquer ces tendances lourdes, et d’alerter sur les conséquences secondaires négatives de politiques à court terme qui, a priori, peuvent apparaître positives.

– Le Prix Nobel a-t-il profondément modifié votre façon d’enseigner l’économie?

– Avant le Nobel, je passais une grande partie de mon temps dans ce bureau, à Toulouse. Je parlais aussi avec des experts, en particulier ceux des autorités de régulation, des ministères et des entreprises. Je parlais peu à l’extérieur. Or, j’ai découvert que parler d’économie au grand public correspond aujourd’hui à un réel besoin social. J’ai pris conscience de ma responsabilité de communiquer sur ce que ma discipline a à dire sur nos choix de société. Tous les chercheurs ne sont pas faits et armés pour s’exprimer en public. On oublie souvent qu’ils doivent avant tout créer du savoir et le transmettre à leurs étudiants. On ne demandait pas à Adam Smith de bloguer, twitter, participer à des conférences grand public, répondre à des interviews…

– Convaincre, c’est important?

– L’opinion publique est déterminante parce qu’elle est le principal moyen de pousser les gouvernements à agir. Le monde a plus que jamais besoin d’experts indépendants capables d’alerter sur les changements à venir, et surtout de débusquer les «rustines» et les faux remèdes. On comprend mieux, au contact des gens, ce qui est possible et ce qu’ils peuvent accepter. Je suis convaincu que les citoyens peuvent comprendre. Mais cela demande un effort pédagogique énorme. Plus l’opinion publique sera consciente des mécanismes économiques, plus elle exigera des dirigeants qu’ils s’attaquent aux problèmes qui menacent notre bien commun.

– En France donc, les économistes n’ont toujours pas réussi à convaincre quant aux mérites d’un marché du travail plus flexible?

– Vous m’avez écouté répondre aux questions du public lors de ma conférence à la médiathèque de Toulouse. J’ai expliqué que beaucoup de pays proches de la France dans leur demande pour la protection des salariés ont réussi à ramener leur taux de chômage aux environs de 5%, soit le quasi plein emploi. Comment y sont-ils parvenus? En protégeant les salariés plutôt que l’emploi!

J’ai aussi expliqué combien il est mieux, pour la société, d’avoir des jeunes au travail, dont le revenu peut être le cas échéant complété par une aide de l’Etat, que des jeunes au chômage. J’ai aussi beaucoup parlé de ce mal-être au travail qui ronge la société française, puisque même les employés titulaires d’un contrat à durée indéterminée, le fameux CDI, ne sont souvent pas heureux dans leur entreprise. Tout cela, ainsi que le coût très élevé pour les finances publiques de la politique de l’emploi, résulte de nos choix institutionnels. La préconisation d’un contrat de travail unique que je répète depuis 2003, date de mon premier rapport sur le marché du travail avec mon collègue Olivier Blanchard, l’ex-économiste en chef du Fonds monétaire international, n’est toujours pas audible.

Mais je persiste. De même que je continue de questionner le poids de la dépense publique dans mon pays, car les pays qui ont fait des réformes importantes ont montré qu’il est possible de garder le même service public à un coût plus bas. Nous sommes à 57% du PIB. Nous étions à 30% durant les trente glorieuses. Et la France se porte beaucoup, beaucoup moins bien. Alors? Il va falloir gérer cette réalité.

– Faudrait-il une crise économique majeure en France pour que ces décisions soient prises?

– Je ne vais évidemment pas préconiser une crise, un peu comme ceux qui voudraient une «bonne guerre». C’est une aberration. Non, la France a eu la chance de tenir bon durant la récente crise financière et tant mieux. Mais en même temps, il faut reconnaître que, comme dans le cas du réchauffement climatique, la dégradation très lente donne des incitations à procrastiner et à laisser le bébé au gouvernement suivant. Les pays qui se sont réformés l’ont fait lors de graves secousses. La crise bancaire suédoise des années 1990 était très sérieuse, et le pays s’est réformé.

La réunification et le déclin démographique de l’Allemagne, qui avaient transformé la République fédérale en homme malade de l’Europe dans les années 2000, ont obligé le gouvernement à agir. On pense aussi au Canada, où dette et chômage explosaient dans les années 1990, avant que des mesures drastiques ne soient mises en œuvre. La chance de la France est de pouvoir se réformer sans avoir connu de tels traumatismes. Ne gâchons donc pas cette opportunité.

– Deux thèmes vous tiennent à cœur et dicteront, selon vous, les prochaines décennies sur le plan économique: la rareté croissante d’un certain nombre de ressources, et les mutations technologiques. Expliquez-nous.

– La rareté est réelle, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus. L’histoire montre que lorsque des ressources deviennent rares (terres, eau, pétrole…), leur prix augmente et des solutions technologiques sont trouvées, soit pour les remplacer, soit pour en devenir moins dépendant. J’explique aussi que toutes les raretés ne se ressemblent pas. Je vous parlais des villes au début de notre entretien. La rareté foncière des centres-villes, dans ces immenses métropoles devenues les poumons de la mondialisation, est une réalité incontournable. Sur les mutations technologiques, la plus fascinante et celle qui va le plus bouleverser nos habitudes et nos façons de vivre et d’échanger, est bien sûr l’intelligence artificielle. Nous n’en sommes encore qu’au début, aux balbutiements.

Mais prenez un seul exemple: les voitures intelligentes. Dans quelques années, et cela peut aller très vite, nous ne serons plus conduits à l’aéroport par un chauffeur Uber, mais par un de ces véhicules disponibles près de bornes électriques, que nous pourrons emprunter même sans permis! Ce sera un bouleversement économique colossal, à tous les niveaux de l’échelle des transports et de la mobilité. Prenons un deuxième exemple: les centres d’appels téléphoniques qui ont créé jusque-là beaucoup d’emplois, notamment dans les pays émergents. Qu’adviendra-t-il lorsque les ordinateurs pourront mener avec les clients une conversation presque complète, n’appelant à la rescousse un opérateur humain qu’en cas de nécessité?

– L’économie du partage prétend aussi bouleverser le monde. Vous y croyez?

– J’ai déjà un peu répondu. Pour l’heure, cette nouvelle forme d’économie collaborative, grâce aux plateformes mondialisées de l’ère numérique, apporte un début de réponse à une question économique vieille comme le monde: celle des ressources sous-utilisées. Nous avons une voiture familiale que nous utilisons peu. Quelqu’un d’autre peut-il en profiter au lieu qu’elle reste au garage? Même chose pour notre appartement, vide durant nos vacances Tout cela peut fonctionner si votre interlocuteur, celui avec qui vous partagez ce service, est considéré comme fiable. La réputation individuelle, sur la base des notes qui vous sont décernées par les sites d’accès à ces services, devient la clé de cette économie. Mais a-t-on envie de tout partager?

– Le réchauffement climatique est l’un des sujets qui vous tient le plus à cœur. Tout comme le rôle des Etats régulateurs. Après la COP21 à Paris en décembre, et après la crise financière de 2008-2011, on a l’impression que l’un comme l’autre sont enfin acceptés…

– Je n’en suis pas si sûr. En matière de réchauffement climatique, la question essentielle reste le prix du carbone qui, s’il est fixé au niveau où il devrait l’être pour imposer le recours aux énergies vertes et «décarboner» l’économie, entraînera une diminution généralisée de la croissance. Y est-on prêt? Comment réinventer nos modèles? C’est un chantier fantastique. A propos de la question de l’Etat et de la régulation, il faut bien réfléchir et d’abord, ne pas confondre l’Etat avec l’administration et un Etat efficace avec un nombre élevé de fonctionnaires. Il est indispensable, surtout compte tenu des bouleversements numériques, de passer toutes les actions publiques au crible et de les faire analyser par des autorités vraiment indépendantes.

Je plaide pour des agences extérieures très respectées, dont les avis soient écoutés. Là, les économistes ont un rôle décisif à jouer. Je plaide aussi pour des parlementaires mieux accompagnés, mieux épaulés par des experts pour guider leur prise de décision législative. A quoi sert de multiplier le nombre de députés et de sénateurs s’ils ne disposent pas du temps et de l’expertise nécessaire pour la complexité des questions qui leur sont posées?

– On vous a souvent reproché, en France, d’être trop libéral. Juste?

– Je n’ai jamais été partisan du libéralisme économique au sens du laisser-faire. J’ai toujours plaidé, en revanche, pour une responsabilisation des acteurs. L’idée que les gens se font du libéralisme, dans l’Hexagone, est une sorte de darwinisme économique. Cela n’a pas de sens. L’économie du bien commun est celle où les acteurs responsabilisés s’entendent sur les bonnes solutions à long terme.


Profil

Août 1953: Naissance à Troyes.

1973: Diplômé de l’Ecole polytechnique.

1981: Doctorat au MIT, Boston, où il enseignera plusieurs années.

1982: Rejoint l’Université de Toulouse à l’appel de l’économiste Jean-Jacques Laffont (décédé en 2004). Enseigne à Stanford et Princeton.

1991: Publie «L’Economie politique de la réglementation».

1992: Installation définitive dans la ville rose, fondation de la Toulouse School of Economics.

1999: Intègre le Conseil d’analyse économique, qui conseille le premier ministre français.

2013: Docteur honoris causa de l’Université de Lausanne.

Octobre 2014: Prix Nobel d’économie pour ses analyses «sur le pouvoir du marché
et de la régulation».


Précédents chapitres de notre série

 

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