Economie

«L'idéologie dominante du travail est un joug dont il faudrait tenter de se libérer»

Sociologie du travail. L'allocation universelle, un outil de politique sociale? Mark Hunyadi, maître d'enseignement à l'Université de Genève et chercheur associé au CNRS, en évoque les vertus pour lutter contre le chômage. Entretien

Le Temps: Dans le livre Le travail refiguré que vous avez dirigé avec Marcus Mänz et qui vient de paraître, vous dites qu'il faut rendre le travail à son socle culturel. Qui doit se charger de cette opération: l'Etat, les entreprises ou les travailleurs?

Mark Hunyadi: Non, ce n'est pas exactement cela. Je me place au niveau d'un certain nombre de discours contemporains sur le travail – comme par exemple, de manière emblématique, le fameux livre de Dominique Méda sur La fin de la valeur travail – et je constate qu'ils sont traversés par un puissant paradoxe. D'un côté, ils mettent en évidence, et avec raison, le caractère éminemment culturel de la notion de travail: la valeur idéologique que nous accordons aujourd'hui au travail, loin d'être anthropologiquement constante, est une apparition historique récente, qu'on peut mettre facilement en contraste avec la conception que les Grecs s'en faisaient. Hannah Arendt a de très belles pages là-dessus. Les Grecs méprisaient toutes les activités liées au travail, au point que ceux qui les exerçaient – les esclaves, mais aussi les artisans – étaient exclus de toute activité politique, pour eux la forme la plus accomplie des activités humaines. Ils n'étaient pas citoyens, parce qu'ils étaient en quelque sorte vissés à la reproduction de la vie matérielle. C'est pour des raisons de ce genre qu'on peut dire que la valeur centrale accordée au travail, essentiellement sous sa forme d'emploi, est une invention historique récente.

»Mais d'un autre côté, dès qu'il s'agit d'affronter la crise actuelle du travail-emploi, ces mêmes auteurs restent curieusement dévoués à l'idéologie du travail. C'est le cas de cet important mouvement de pensée qu'on appelle «l'économie solidaire» (Laville, Perret, Rosanvallon, et d'autres), qui n'imagine pas d'autres solutions à la crise actuelle que d'inventer de nouvelles formes d'emplois, encore inexplorées. »C'est tout le thème des «gisements d'emplois», tels que les emplois de proximité, les emplois liés aux tâches écologiques, etc. Alors que ce sont eux qui montrent le plus volontiers le caractère culturellement déterminé de la place accordée au travail, leur conviction centrale reste que le travail est le médium indispensable pour nous ancrer dans la société; comme si c'était là une donnée anthropologique indépassable. »Or, le travail est certes un facteur d'intégration aujourd'hui essentiel, mais il nous a semblé – c'est ce qui a motivé la collaboration de chercheurs d'horizons très divers dans ce livre – que la crise actuelle du travail-emploi devait être justement l'occasion de réfléchir à d'autres rapports au travail, en essayant précisément de nous émanciper du joug de l'idéologie dominante du travail. La crise peut aussi être un moyen de se libérer de certaines représentations bien ancrées, mais que la réalité rend caduques. D'où notre titre: le travail refiguré.

– Pour le théoricien de la justice sociale américain John Rawls, le travail n'est pas un vecteur important de socialisation de nos sociétés mais seulement un moyen de garantir un salaire ou une entrée de ressources. Est-il possible de séparer ces deux fonctions?

– A l'heure actuelle, certainement pas. Notez qu'on peut «sauver» Rawls sur ce point (il faut dire que sa Théorie de la justice a paru en 1973) en rattachant le travail à la source de «l'estime de soi» à laquelle il accorde une importance primordiale dans le bon fonctionnement d'une société juste. C'est plutôt à la pensée économiste qu'il faut adresser le reproche de négliger la valeur intégrative du travail. Elle le fait sciemment, car pour elle, le travail n'est qu'un facteur de production, c'est-à-dire une marchandise permettant d'augmenter les richesses. C'est un cadre de pensée étroit qui ne permet pas de penser autrement le travail que comme moyen en vue d'obtenir une fin. A ce propos, on peut noter que c'est précisément ce cadre étroit de pensée que n'a cessé de dénoncer le tout récent Prix Nobel d'économie Amatya Sen. Il n'a, à ma connaissance, pas beaucoup parlé du travail en tant que tel, nul en revanche n'a contribué plus que lui (souvent en référence à Rawls, d'ailleurs) à élargir le cadre étroit de la pensée utilitariste et économiste.

– L'allocation universelle peut être un moyen de découpler le travail du revenu. A quel montant faut-il la fixer pour garder le budget de l'Etat équilibré? Et n'est-elle pas une «trappe à la pauvreté» comme l'a récemment montré en France l'expérience du RMI?

– L'un des buts majeurs du système de l'allocation universelle – revenu primaire distribué égalitairement à tous les citoyens indépendamment de toute volonté de travailler – on parle aussi de revenu de citoyenneté – est précisément d'éviter le piège bien connu de la «trappe du chômage», qui est aussi une «trappe à la pauvreté», comme vous dites, créé par un différentiel de revenu net insuffisant entre le RMI et le petit boulot possible pour inciter à sortir de son statut de chômeur. L'allocation universelle a au contraire une valeur hautement incitative, puisque chaque heure rémunérée s'ajoute au revenu de base. De la sorte, il ne s'agit pas de salarier les exclus, comme on a pu le dire, mais au contraire de les restaurer dans leur droit au travail, en leur ouvrant des possibilités concrètes qui leur sont pratiquement fermées dans les systèmes d'allocations conditionnelles du genre RMI. Quant à son montant, les scénarios prospectifs divergent énormément. Dans mon esprit, l'allocation universelle perd son sens si elle n'est pas capable de couvrir des «besoins de base», indexés aux standards, certes minimaux, de bien-être d'une société donnée. Il est difficile de mesurer l'impact global au niveau du budget de l'Etat. Certains économistes se sont risqués à penser que ce pourrait être, tout compte fait, une opération blanche d'un point de vue financier. Sur ce point, les arguments des opposants et des partisans ont à mon sens une plausibilité égale, c'est-à-dire très difficile à évaluer. Il est en revanche piquant de constater qu'on a déjà invoqué à grands cris la folie financière que représenterait l'introduction de mesures sociales qui semblaient révolutionnaires, donc à rebours du bon sens: c'était à propos de l'introduction, après la guerre, de l'AVS…

– Pour réduire le chômage, certains politiques proposent le partage du travail. Comment peut-on croire en cette solution quand on sait que les nouveaux emplois demandent de plus en plus de qualifications et augmentent ainsi le coût de transfert de l'information d'un employé à un autre?

– C'est là effectivement un argument important pour relativiser la solution du partage du travail. Cette question fait d'ailleurs l'objet d'une étude approfondie dans notre livre. J'ai personnellement toujours le soupçon, aussi, que sous l'idée bien intentionnée de partage du travail se déguise en fait la réalité de la flexibilisation de l'emploi. Et celle-ci reste sous l'emprise de l'idée du salariat généralisé. Ce modèle n'est pas à la hauteur des défis qui nous attendent.

«Le travail refiguré» (1998), sous la direction de Mark Hunyadi et Marcus Mänz, Georg éditeur, Genève, 292 pages.

* Economiste, Universités de Neuchâtel et New York.

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