Il y a un an, la décision de la Banque nationale suisse (BNS) d’abolir le cours plancher du franc par rapport à l’euro a pris les entreprises et les prévisionnistes à contre-pied. Bien que les conséquences jusqu’ici n’aient pas été aussi négatives que ce que l’on avait craint initialement, l’économie suisse reste confrontée à de grands défis. En pratiquant de fortes remises sur les prix, les entreprises ont réussi à empêcher une chute importante de leur production. Mais la pression sur les marges bénéficiaires qui en résulte ne manque pas de peser sur les entreprises concernées, en particulier dans l’industrie mécanique et métallurgique. De plus, les remises de prix dans les domaines de l’exportation et la concurrence des importations ont entraîné une forte pression sur les prix dans d’autres secteurs de l’économie suisse. Ainsi, le moment où la BNS atteindra l’objectif de stabilité des prix qu’elle s’est elle-même fixé est à nouveau repoussé.

Une appréciation durablement forte

Avec la décision de la BNS en janvier 2015 d’abolir le cours plancher par rapport à l’euro et d’augmenter le taux d’intérêt négatif appliqué aux dépôts à la BNS de 0,25% à 0,75%, l’année passée s’est ouverte sur un coup de tonnerre. Cette décision a été prise dans le contexte d’une Banque centrale européenne (BCE) dont la décision de lancer un vaste programme de rachat d’actifs se dessinait de plus en plus clairement, lequel aurait exercé une nette pression baissière sur l’euro. Suite à l’abolition du cours, le franc s’est brusquement apprécié, rendant obsolètes les prévisions de nombreuses entreprises. En plus de modifier le taux de change réel, l’abolition du cours plancher a aussi eu pour effet d’alimenter les incertitudes quant au taux de change futur. Une étude actuelle du KOF (Dibiasi et Binding 2016) montre que les entreprises suisses qui sont particulièrement touchées par ce climat d’incertitude réduisent leurs investissements en biens d'équipement prévus ou les augmentent dans une moindre mesure que ne le font les entreprises moins en proie à l’incertitude. Il était évident que la décision de la BNS marquerait de façon décisive, outre l’évolution de l’économie internationale, également le cours de l’économie suisse en 2015 et bien au-delà.

Le franc est resté, jusqu’à environ la fin provisoire de la crise grecque, proche de 1,04 CHF/Euro. Ce n’est qu’au deuxième semestre que le franc s’est déprécié. Depuis août, il est légèrement inférieur à 1,10 CHF/Euro – soit de nouveau quelque peu plus élevé, malgré les turbulences sur les marchés financiers internationaux, déclenchées par la crise boursière chinoise, et le nouvel assouplissement monétaire décidé par la BCE en décembre. Le cours du franc a entre-temps pratiquement retrouvé son niveau de l’année précédente face au dollar US. Toutefois, compte tenu du tournant en matière de politique de taux qui y a été initié dans un délai d’un an, le dollar US pondéré en fonction des échanges s’est clairement apprécié. Par rapport à l’euro, le taux de change est encore supérieur d’environ 10% au cours plancher abandonné et le cours pondéré en fonction des échanges est actuellement supérieur de quelque 8%.

Baisse des prix sur (presque) tous les fronts

Les entreprises directement affectées par l’appréciation du franc ont réagi à cette situation par de fortes remises de prix. Ce faisant, elles ont réussi à empêcher un net repli de la demande étrangère et, par ricochet, de leur production. D’après les chiffres de l’OCDE, elles ont néanmoins perdu des parts de marché à l’échelle mondiale, tandis que les entreprises européennes, en particulier allemandes, en ont gagnées. Les remises de prix dans le domaine de l’exportation ont été relayées tout au long de la chaîne de création de valeur. Au cours des trois premiers trimestres de 2015, le niveau des prix pour la valeur ajoutée nationale a baissé dans l’ensemble de 1% par rapport à la même période de l'exercice précédent. Les prix à la consommation aussi ont nettement régressé avec -1,1%: ainsi, l’inflation n’était pas située dans la plage que la BNS associe à la stabilité des prix à moyen terme. Les baisses des prix à la consommation ont été en grande partie tirées par les produits importés (surtout les produits pétroliers). Vers la fin de l’année, le renchérissement national, mesuré à l’aune des prix à la consommation, a atteint lui aussi des valeurs clairement négatives, ce qui n’avait pas été observé à ce point lors de la phase d’appréciation de 2011. La Suisse se situe donc globalement dans une situation de déflation. Celle-ci, qui est pour lors «bénigne», traduit la flexibilité et le processus d’ajustement à l’œuvre dans l’économie suisse. En outre, les consommateurs bénéficient d’une hausse de leur pouvoir d’achat. Mais les remises de prix pèsent sur les marges des entreprises, jusqu’à ce qu’elles puissent être compensées, si possible, par des mesures visant à augmenter la productivité.

En principe, les ajustements aux modifications de prix relatifs constituent le principal mécanisme d’une économie de marché pour garantir son efficacité. Si l’on part du principe que le taux de change actuel a atteint le juste prix («fair-value»), les ajustements structurels mis en route pour l’économie suisse sont alors souhaitables au moins à long terme. En revanche, si l’on considère que le franc suisse est surévalué, les ajustements structurels actuels sont excessifs à court terme, et il est à craindre que ce soit à la structure économique de s’adapter au taux de change à long terme – et non plus au taux de change de s’adapter à l’économie suisse: c’est le monde à l’envers. Il ne faut pas non plus complètement occulter le fait qu’une inflation continuellement basse peut présenter des risques. Par exemple, dans le scénario – certes improbable actuellement – d’une grave récession avec crise de l’immobilier, le risque d’une déflation «maligne» qui s’autoalimenterait pourrait bien augmenter.

Un an après le choc du taux de change, l’économie suisse reste confrontée à des défis importants. D’après les dernières prévisions du KOF, elle devrait de nouveau connaître une croissance cette année, avec un taux de 1,1%, contre 0,7% en 2015. Néanmoins, le taux de chômage, avec 3,6%, demeure à un niveau élevé, et la mutation structurelle découlant des changements des prix relatifs, qui passe d’une industrie tournée vers l’exportation à une économie de services de proximité, se poursuit. Le taux d’inflation moyen demeure cette année aussi négatif, avec -0,5%. Ce scénario suppose que la situation reste calme sur le front des taux de change. Cette hypothèse se confirmera-t-elle au vu des troubles qui secouent le monde? Seul l’avenir nous le dira.

Bibliographie

Andreas Dibiasi et Garret Binding (2016): Exchange Rate Uncertainty and Firm Investment Plans – Evidence from Swiss Survey Data, KOF Working Papers No. 400, January, Zurich.

* Dr. Alexander Rathke est spécialiste de la politique monétaire au KOF Centre de recherches conjoncturelles de l’EPF Zurich. Prof. Dr. Jan-Egbert Sturm est le directeur du KOF