Trois ans d'absence du marché grand public, cela représente une véritable traversée du désert pour un constructeur informatique comme Apple, surtout si la période est ponctuée par des résultats financiers catastrophiques. Résultat: la firme à la pomme croquée a vu sa part du marché mondial fondre en quelques années de près de 10% à 3%. Il aura fallu que le légendaire cofondateur de la compagnie, Steve Jobs, évincé du groupe dans les années 80, opère un retour en force pour stopper l'hémorragie. Depuis son arrivée en juillet dernier à la tête de l'entreprise en tant que «PDG par intérim», Apple connaît une seconde jeunesse. A fin juin, la société confirmait son redressement, bouclant son troisième trimestre bénéficiaire consécutif, après avoir accumulé des pertes de plus de 2 milliards de dollars en deux ans. Restait encore à prouver qu'Apple était capable de revenir sur le devant de la scène avec des produits innovants. Depuis samedi, aux yeux de la compagnie, c'est chose faite avec le lancement de l'iMac, un ordinateur présenté comme le premier micro conçu pour Internet.

L'iMac (i pour Internet) est un ordinateur personnel composé seulement d'un écran/unité centrale (intégrant un lecteur de CD-Rom et un modem rapide) d'un clavier et d'une souris, à l'image du premier «Mac» qui avait assuré le succès du groupe dans les années 80. Evitant l'encombrement et le câblage d'une unité centrale séparée, l'iMac, d'un bleu translucide et aux courbes futuristes qui se démarquent de la traditionnelle boîte anguleuse, sera vendu 1299 dollars. Dessiné par le styliste anglais Jonathan Ive, précédemment spécialisé dans les lavabos et les baignoires, l'iMac sera certainement susceptible d'intéresser aussi les personnes qui n'ont toujours pas fait l'acquisition d'un ordinateur. «Apple n'avait pas de produit convaincant en dessous de 2000 dollars», a précisé Steve Jobs. Rien d'étonnant à ce que la compagnie se lance dans ce créneau: moins d'un an après leur introduction, les micro-ordinateurs à moins de 1000 dollars ont changé la façon de penser des fabricants en emportant la moitié des ventes aux Etats-Unis.

L'iMac est également beaucoup plus puissant qu'une machine normale pour ce niveau de prix, intégrant le nouveau microprocesseur PowerPC G3 qui se trouve habituellement dans les machines haut de gamme destinées au secteur commercial. Ce microprocesseur est plus puissant que la plupart des Pentium II développés par Intel. Mais pour ZDNet, site Internet spécialisé dans l'informatique, les consommateurs peuvent facilement trouver un ordinateur comparable à l'iMac à moindre prix, comme l'Aptiva d'IBM à 999 dollars et le Packard Bell Multimedia à 1 099 dollars.

Une campagne à 100 millions de dollars

Depuis plusieurs jours, les radios d'outre-Atlantique se sont fait l'écho d'une campagne marketing musclée, signalant par un compte à rebours l'arrivé du nouveau bijou informatique. Apple a vu grand avec un budget promotionnel de quelque 100 millions de dollars, soit à peu près la même somme que Microsoft avait dépensée pour le lancement de Windows 95. Dimanche, ce sont les télévisions qui ont pris le relais avec un spot mettant en scène un étudiant et un enfant de 7 ans: tous deux s'affrontent dans un duel devant déterminer qui sera le plus prompt à déballer son ordinateur, à le brancher et à accéder à Internet. Inutile de dire qui de l'étudiant avec son Hewlett-Packard ou du bambin avec son iMac sera le plus rapide. Steve Jobs, qui a conçu le slogan «I think, therefore iMac» (je pense, donc je Mac) prévoit même de signer et de placer cinq billets dans cinq boîtes d'iMac. Les gagnants recevront un nouvel ordinateur par an pendant cinq ans.

Avec 150 000 iMac déjà vendus, Apple a placé la barre des ventes très haut, soit 1 million d'exemplaires écoulés d'ici à fin 1999. Des perspectives loin d'être utopistes selon les observateurs. Lou Mazzucchelli, analyste chez Gerard Klauer Mattison, prévoit en effet que le groupe devrait vendre entre 500 000 et 600 000 exemplaires en 1998. Une performance qui devrait permettre à Apple d'enregistrer une augmentation record de 25% du nombre d'unités vendues lors du 4e trimestre de son exercice fiscal qui s'achève le 30 septembre, et de 50 à 100% pour le suivant, selon Charles Wolf de CS First Boston.

Pour assurer le lancement de l'iMac, Apple a courtisé agressivement les fabricants de logiciels, dont une écrasante majorité favorise la plate-forme dominante Windows équipant neuf ordinateurs sur dix achetés dans le monde. Un inconvénient de taille pour les acheteurs potentiels mais selon Steve Jobs, environ 460 programmes nouveaux ou améliorés ont déjà été annoncés depuis qu'Apple a dévoilé l'iMac le 6 mai. Autre handicap: l'absence d'unité de disquette qu'Apple estime démodée mais qui pourrait toutefois rebuter les futurs utilisateurs de la machine. Reste enfin évoquer les problèmes de stocks dont Apple est coutumier et qui pourrait bien se reproduire si l'iMac remporte le succès qu'on lui promet. Pour calmer le jeu, Steve Jobs a assuré que des dizaines de milliers d'exemplaires seraient disponibles dès samedi, ajoutant toutefois: «Serons-nous capables d'honorer la demande? Je n'en sais rien».

Le titre Apple, coté au Nasdaq, gagnait plus d'un dollar vendredi, clôturant à 40,5 dollars contre moins de 15 dollars il y a un an.