jean-pierre Roth

«Limiter les risques»

L’avenir de la place suisse

Le Temps: La spécificité de l’économie suisse est de compter deux très grandes banques, qui posent un risque systémique pour notre pays. La BNS a évoqué l’idée qu’il fallait réduire la taille des deux grandes banques. Peut-on se passer d’établissements qui rapportent aussi énormément d’argent durant les bonnes années? Jean-Pierre Roth: Il s’agit d’une question extrêmement complexe, qui ne concerne pas que la Suisse. Le problème se pose de la manière suivante: avant la crise financière, il régnait ce que l’on pourrait appeler une «ambiguïté constructive». Les banques centrales disaient: en cas de crise financière, il se peut que nous venions à votre secours, mais ce n’est pas garanti. Cela devait inciter les établissements financiers à prendre les dispositions nécessaires pour résister à une crise. Après la crise financière, les choses ont complètement changé. Il n’est plus possible de dire ce que l’on va faire ou pas dans telle ou telle situation. Tous les établissements présentant un risque systémique savent qu’en cas de crise, l’Etat va venir à leur secours. Il s’agit d’une «transparence destructive». La réalité est que l’on a tiré le filet de protection. Il est là et l’artiste sait qu’il peut prendre plus de risques. Il n’est plus possible de revenir en arrière et de dire que l’on n’agira pas la prochaine fois. Nous devons désormais envisager d’autres solutions.

– Lesquelles? – Deux solutions sont envisageables. La première consiste à abaisser le plus possible la probabilité que les établissements présentant une importance systémique ne tombent en difficulté. Et pour diminuer cette probabilité, il faut pouvoir exercer une meilleure surveillance, renforcer leur dotation en fonds propres et limiter leur endettement. La seconde solution est de faire de sorte que s’il leur arrive quand même malheur, tout doit être mis en place afin de pouvoir gérer au mieux la crise le jour où elle se présente. Et l’on a vu que certaines situations sont inextricables, les établissements étant extrêmement interdépendants entre eux. Il faut dès lors réfléchir à la manière avec laquelle on peut abaisser les coûts de résolution des crises.

– Quelles mesures peuvent-elles être envisagées? – Mille idées existent. Le Forum de stabilité financière en fait une priorité. Il s’est saisi de cette question et devrait formuler des propositions l’année prochaine. Ce thème agite beaucoup les esprits en Grande-Bretagne, où le directeur de la Banque d’Angleterre a fait un discours très remarqué à ce sujet et où une discussion s’est engagée avec les banques. En Suisse, le Conseil fédéral a mis sur pied la semaine dernière un groupe d’experts chargé de se pencher sur la question de la taille des grandes entreprises.

– Concernant le projet de limiter l’endettement et de renforcer les fonds propres, les banques avertissent déjà que des règles trop strictes conduiront à renchérir les coûts du crédit. De telles mesures ne risquent-elles pas de freiner la reprise? – La question est de savoir si l’on veut que tout redevienne simplement comme avant! On ne peut pas, d’un côté, accuser les instances de régulation de ne pas avoir empêché l’arrivée de l’euphorie financière et, de l’autre, leur reprocher de resserrer un peu les boulons maintenant. Si l’on recommence comme si rien ne s’était passé, on aura une nouvelle crise dans quelques années.

– Comment jugez-vous les perspectives pour la place financière suisse, qui a été confrontée à la fois à la crise et à un changement de la réglementation sur le secret bancaire? – Malgré toute l’émotion que la crise a suscitée chez nous, notre pays en ressort dans d’assez bonnes conditions. Sur le plan conjoncturel, la récession a été moins forte que dans les pays voisins. En matière de finances publiques, le budget de l’Etat n’a pas dû être engagé en masse comme cela a parfois été le cas à l’étranger. Enfin, la Suisse n’a dû secourir qu’un seul établissement en difficulté. Notre situation n’est pas comparable à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne. De manière générale, on peut garder confiance envers la Suisse. Et cette confiance dans le pays est essentielle pour celle de sa place financière. La Suisse a ainsi de bonnes chances de bien s’en sortir au cours des prochaines années, même dans un environnement difficile.

– Si la place financière a finalement plutôt été épargnée, pourquoi durcir les conditions imposées aux banques? Certains établissements, notamment des banques régionales, font déjà de la résistance aux projets de régulation. – En matière de fonds propres, les exigences de la Finma s’adressent avant tout aux grandes banques. Les autres établissements n’ont que peu de problèmes en matière de dotation en fonds propres. En outre, ces discussions ne sont pas vraiment nouvelles: le ratio d’endettement ou «leverage ratio» était déjà un sujet traité dans nos séminaires il y a dix ans.

– En imposant en premier de nouvelles conditions, y a-t-il un risque de désavantager la Suisse par rapport à des places financières concurrentes? – La décision de la Finma en matière d’exigences en fonds propres est importante, car elle dit clairement que la Suisse ne veut pas vivre avec un système bancaire sous-capitalisé. Cela a toujours été un sujet de divergence avec d’autres pays, qui eux pensaient au contraire qu’il fallait éviter d’aborder un tel sujet afin que leurs banques ne soient pas obligées de restreindre leurs crédits. Leur position était de remettre de telles discussions à plus tard. La nôtre est exactement inverse: parlons-en tout de suite afin de rétablir la confiance envers le système bancaire. Ce n’est pas en se contentant de faibles niveaux de fonds propres que l’on rétablira la confiance envers les banques. Renforcer la confiance signifie exiger plus de capital! Il n’y a donc aucune raison de remettre en question les dispositions prises en matière de fonds propres. A cet égard, il est intéressant de noter que durant la crise le marché n’a accordé sa confiance qu’aux établissements dotés de plus de capital que les exigences légales. Si la Suisse a agi plus vite dans ce domaine, c’est aussi parce que nous sommes plus petits et que nous pouvons prendre des décisions plus rapidement.

– Le secret bancaire est aujourd’hui très différent de ce qu’il était il y a un an. Il est aussi très difficile d’estimer quelle part des affaires de gestion de fortune en dépend. Ce changement inquiète-t-il la BNS, dans la mesure où d’importantes sorties de fonds pourraient déstabiliser la place financière? – L’évolution des conditions-cadres régissant le secret bancaire affecte la rentabilité des établissements mais n’a pas d’influence directe sur la stabilité financière. Le métier de la banque privée n’est pas le même que celui de la gestion des activités de crédit ou de dépôt. Bien sûr, cela affectera la manière de travailler de ces établissements et leur structure. Et de manière générale, le climat d’euphorie est retombé. Les clients bougent moins leurs portefeuilles. Il n’est plus possible pour les banques de vendre à haut prix certains produits complexes dits à forte valeur ajoutée – pour autant qu’ils l’aient été – capables de générer des marges élevées. Peut-être que cela va reprendre, mais dans une première phase, la création de valeur va être beaucoup plus faible dans le secteur bancaire. En outre, il faut aussi tenir compte de l’impact de la correction boursière sur l’évolution des fortunes personnelles. L’économie suisse, qui a bien vécu grâce aussi à son secteur financier, va moins croître ces prochaines années, mais on ne peut pas parler d’impact direct sur la stabilité du système.

– Peut-on estimer l’impact de la gestion de fortune offshore non déclarée sur les revenus des banques suisses? – Pour certaines banques, il s’agit d’un élément bien sûr très important. Il l’est moins pour d’autres. La BNS ne dispose toutefois pas de statistiques détaillant l’origine des fonds ou le degré de défiscalisation des avoirs placés en Suisse. Toutes les banques ont leurs propres estimations.

– Les banques suisses affirment souvent offrir de meilleurs services que leurs concurrentes à l’étranger. Qu’en pensez-vous? – Elles ont des avantages et elles doivent soigner la qualité. Elles disposent souvent d’un personnel remarquable. En outre, le pays a l’avantage d’être à la fois indépendant et stable. L’ouverture de notre économie constitue aussi un atout. Les banques suisses peuvent ainsi offrir des services sur les marchés internationaux que d’autres établissements ne peuvent pas proposer.

– Sur un plan plus personnel, qu’allez-vous faire durant votre retraite l’an prochain? – Je m’en occuperai justement en 2010! Mais je n’écrirai ni mes Mémoires ni ne donnerai des cours à l’université.

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