Pour un actionnaire de Credit Suisse, fidèle depuis plusieurs années, il y a de quoi être mécontent. Surtout si sa fidélité date d’un peu avant la crise financière, lorsque le titre de la deuxième banque suisse frisait les 95 francs. Bien sûr, l’établissement a affiché un bénéfice au premier trimestre de cette année, qui s’est retrouvé dans toutes ses divisions. Bien sûr, il aurait aussi été bénéficiaire l’an dernier s’il n’y avait pas eu encore une énième affaire du passé à régler, en l’occurrence la modique somme de 2,4 milliards de dollars à verser au Département américain de la Justice pour des histoires de subprimes (encore). Bien sûr, la banque fait un effort de restructuration et de recapitalisation qui est aussi massif que bienvenu après des années de roue libre. Bien sûr aussi, il n’est pas nécessaire de s’en prendre au management actuel, qui arrive et découvre les pots aux roses les uns après les autres.

Mais pendant ce temps, l’action n’a toujours pas redécollé et bien que tout ceci soit prometteur, l’actionnaire n’en voit pas arriver les bénéfices. A ce titre, grand ou petit investisseur, tout le monde est logé à la même enseigne d’une action dont la performance est misérable: l’action s’échange aujourd’hui autour de 15 francs. L’été dernier, elle est rapidement passée sous les 10 francs, soulevant des inquiétudes sur la survie même de la banque.

Le vent tourne vite

On peut tourner le problème dans tous les sens, imaginer que les actionnaires ont acheté à de moins mauvais moments que juste avant la crise financière, le constant ne change guère. A titre de comparaison, l’action UBS était un peu au-dessus de 70 francs avant que la crise des subprimes éclate, elle s’échange désormais autour de 17 francs. C’est un peu mieux, mais ça ne suffira toujours pas à satisfaire les investisseurs.

Rappelons toutefois que la Banque nationale et le gouvernement avaient dû voler au secours de la première banque suisse, plombée par des titres pourris. A ce moment-là, toutes les critiques allaient à UBS et les louanges à Credit Suisse. Le vent tourne vite.

Trois causes de colère

Lors de l’assemblée générale (AG) de Credit Suisse, les quelque 1640 actionnaires qui avaient envahi le Hallenstadion vendredi ont exprimé trois motifs de colère: l’action qui ne se redresse pas, les affaires qui se succèdent et les bonus que reçoivent néanmoins les dirigeants. Le conseil d’administration et la direction ont eu droit à cinq heures de critiques acerbes, parfois plutôt bien tournées.

A les écouter, on aurait pu avoir peur pour les responsables de la banque, au-delà de la question de leur rémunération et de leur réélection. Pourtant, à l’exception du vote sur le rapport de rémunération, accepté à seulement 58% des voix, tout est passé haut la main.

Ironie de l’histoire, c’est l’un des seuls points de vote dont le résultat n’est pas contraignant pour la banque. Un message, donc, à l’encontre des hauts cadres de la banque, mais un message mou. Pour le reste, même Urs Rohner, qui n’a probablement jamais été aussi violemment critiqué avant et pendant une AG, a obtenu 90% de «oui» pour sa réélection comme président du conseil.

Les dés étaient jetés

Les responsables pouvaient se montrer d’autant plus stoïques qu’ils savaient (probablement) que les dés étaient jetés bien avant que les actionnaires zurichois se mettent à cliquer sur leur machine de vote. Urs Rohner, président du conseil d’administration, avait fait sa tournée pour convaincre les gros actionnaires, d’abord refroidis par des rémunérations légèrement excessives compte tenu de la perte de l’an dernier, mais rassurés de les voir réduites à un niveau jugé acceptable.

L’abandon du projet d’introduction en bourse de l’entité suisse de Credit Suisse – que certains grands investisseurs ne voulaient pas, estimant qu’ils perdraient ainsi la division la plus rémunératrice du groupe –, au profit d’une augmentation de capital à un prix avantageux pour les actionnaires, a fait le reste du travail.

Vendredi, les responsables de la banque ont ainsi obtenu une victoire sur toute la ligne, mais elle pourrait avoir un petit arrière-goût inquiétant. Il ne faut pas sous-estimer l’effort consenti pour satisfaire les grands actionnaires. Ces derniers n’étant pas stupides, ils sont probablement aussi assez peu satisfaits de l’évolution du cours de l’action.

Lire aussi: Credit Suisse a obtenu gain de cause sur tout

Sapin de Noël

A cela s’ajoutent des rumeurs de tension croissantes entre Tidjane Thiam, directeur général, et Urs Rohner, qui, si elles sont avérées, ne doivent pas faciliter la tâche de redresser la banque. Les prochains mois seront donc déterminants pour les responsables. Au vu des résultats du premier trimestre, l’année est bien lancée.

Faute de résultats, on n’imagine pas (pour l’instant) quel cadeau la banque pourrait encore faire aux grands actionnaires. Ou alors, il faudra que le sapin de Noël de la Paradeplatz offert par Credit Suisse chaque année soit encore plus beau que d’habitude. Et, parole d’actionnaire, il est déjà particulièrement magnifique.