Trop de finance finit-elle par tuer la croissance? Ou, selon les propos de Jean-Pierre Danthine à propos du développement de la finance, «se lasse-t-on de tout, même du meilleur?»

Le vice-président de la Banque nationale suisse (BNS) rappelait dans un discours il y a une dizaine de jours à Genève que le développement de ce secteur augmente le bien public et peut promouvoir la croissance. Et de citer le développement des chemins de fer au XIXe siècle par une forme embryonnaire de prêts syndiqués, le financement des entreprises technologiques au XXe siècle par le venture capital ou la microfinance qui a permis à des initiatives d’entrepreneuriat local et à petite échelle dans les pays en développement d’accéder au marché du capital mondial.

Selon le texte de son discours, le numéro deux de la BNS a également rappelé que la crise financière a conduit à réviser «cette appréciation bienveillante». Jean-Pierre Danthine s’exprimait lors d’une conférence de deux jours sur le développement financier, la croissance et la stabilité organisée par l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) et le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). Chercheurs et praticiens se sont notamment interrogés sur la taille adéquate du secteur financier; de récentes études du FMI et de la Banque des règlements internationaux ayant montré l’influence négative du secteur financier lorsqu’il devient trop grand par rapport au reste de l’économie. Et ce, non seulement sur la croissance de l’activité mais également sur l’allocation optimale des ressources. Le centre d’étude sur la finance et le développement présidé par le professeur Jean-Louis Arcand à l’IHEID commencera d’ailleurs ses travaux dans le courant du mois de novembre.

Parmi les orateurs, certains se sont penchés sur des cas précis où le développement de la finance a été bénéfique. Ross Levine, professeur à Brown University, a étudié le secteur bancaire aux Etats-Unis. Dans les années 1970, un par un, les Etats ont retiré la règle empêchant les banques d’avoir plus d’une succursale par Etat dont ­elles n’étaient pas originaires. En fait, a-t-il expliqué, on savait que c’était inefficace depuis longtemps. L’expert a évalué les effets de cette décision, montrant que non seulement la production a augmenté, mais les inégalités de revenus ont diminué, dans le sens d’une augmentation des revenus faibles.

A propos d’un passé plus proche, le professeur est également revenu sur l’innovation financière, décriée après la crise du «subprime». A-t-elle toujours un rôle à jouer? «Tout dépend du type d’innovation. La finance peut être une source de destruction. Mais ce n’est pas toujours le cas», a ajouté Ross Levine. «Quand la technologie évolue et devient plus complexe, elle a besoin de nouveaux moyens de faire des arrangements financiers.» Par exemple, on ne finance pas le développement d’un logiciel informatique de la même manière qu’une société biotechnologique. Dans ce sens, «l’innovation financière est essentielle pour la prospérité. Il est difficile d’imaginer comment la technologie peut avancer sans que l’innovation financière enlève les frictions entre les épargnants et ceux qui ont besoin des fonds pour se lancer.»

Même dans des cas que l’on aurait pu considérer comme classiques des excès de la finance, comme les prêts en francs dans les pays de l’Est, des experts nuancent. Martin Brown, professeur à l’Université de Saint-Gall, a, lui, mesuré les effets de l’arrivée de banques d’origine étrangère dans les pays d’Europe de l’Est. Elles y dominent 80% du secteur, la Slovénie faisant exception. En moyenne, 60% des prêts ont été accordés en monnaie étrangère. «Ces établissements sont meilleurs dans le crédit et ont davantage de sources et de capacité de financement», a-t-il expliqué. Il observe d’abord que les prêts en monnaie étrangère ont été fournis davantage aux entreprises qu’aux ménages et qu’ils ont aussi été le fait des banques locales. En outre, dans les pays où les banques étrangères étaient les plus présentes, les entreprises locales ont eu un meilleur accès au crédit et pour une plus longue durée. Les plus jeunes entreprises en ont le plus profité.

Et que dire des ménages pris à la gorge par des emprunts dont la valeur a augmenté en même temps que leur monnaie nationale s’effondrait? Martin Brown assure que ces crédits ont, contrairement aux idées reçues, été davantage accordés à des clients de la classe moyenne et ayant un bon niveau d’études, plutôt que l’inverse.

Les derniers travaux des universitaires consistent à trouver des moyens pour inciter ménages et entreprises à emprunter moins lorsque tout va bien. Et à ne plus les contraindre lorsque l’économie cale. Enrique Mendoza, professeur à l’Université du Maryland, pense à une taxe. Des obstacles restent cependant encore à résoudre. Les Etats n’ont encore jamais mis en place un système d’imposition débrayable lorsque l’économie tourne au vinaigre. Et comme l’ajoute l’un de ses homologues, ces séduisants pare-feu ne sont d’aucune utilité pour contenir l’incendie provoqué par une bulle du crédit ayant éclaté en dépit des précautions.

«La finance peut être une source de destruction. Ce n’est pas toujours le cas»