Réflexion

Les limites du système capitaliste

OPINION. Marisa Drew, responsable de l’impact durable chez Credit Suisse, plaide pour un capitalisme inclusif dans un commentaire personnel

Dans les cercles conventionnels, la prospérité a tendance à désigner le patrimoine financier individuel et le succès commercial; or, c’est là que le bât blesse actuellement. Je suis une fervente partisane du capitalisme et je crois depuis longtemps que les marchés des capitaux sont le meilleur outil pour créer du progrès économique et des possibilités pour le plus grand nombre. Cependant, mon point de vue a évolué ces derniers temps, car j’ai vu certaines limites du système capitaliste. Celui-ci a généré d’immenses profits individuels et dans le secteur privé au détriment de vastes pans de la population.

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Nous savons que les plus riches continuent de s’enrichir, et que le reste du monde est de plus en plus laissé pour compte. En 2017, les recherches du Credit Suisse ont montré que les personnes disposant de moins de 10 000 dollars composaient 64% de la population, mais détenaient moins de 2% de la richesse mondiale. Selon Oxfam, 42 milliardaires dans le monde détiennent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population mondiale (contre 380 milliardaires en 2009).

Confiance dans l’ingéniosité humaine

Ce qui me donne de l’espoir, c’est ma confiance en l’ingéniosité humaine et les forces du marché pour résoudre les grands problèmes.

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Du reste, le fossé croissant entre les riches et les pauvres entraîne une érosion de l’espoir, de l’optimisme et de la confiance dans le système. Selon le baromètre Edelman Trust, des écarts record ont été observés entre les personnes globalement «informées» qui s’attendent à ce que leurs enfants aient une vie meilleure que la leur et la «masse» qui pense que leurs enfants seront moins bien lotis. Incidemment, ces deux groupes pensent que le système est biaisé, qu’il favorise les riches et les puissants au détriment des «gens ordinaires». Les masses nous disent que le système ne fonctionne pas pour elles, que ce dysfonctionnement est à l’origine du tournant majeur en faveur du populisme et du nationalisme, et de la question de savoir si la démocratie et le capitalisme sont toujours adaptés à leur objectif.

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A un moment donné, dans notre quête de prospérité et de gains individuels, nous avons oublié que nous ne pouvons pas fonctionner en vase clos. En tant que chefs d’entreprise, nous avons trop facilement adhéré à la croyance selon laquelle la raison d’être d’une entreprise est celle du manifeste de Milton Friedman, c’est-à-dire que le seul but d’une entreprise est de réaliser des bénéfices pour ses actionnaires. Dans les deux cas, le secteur privé a souvent ignoré les autres parties prenantes qui jouent un rôle essentiel dans la prospérité durable de la collectivité, des particuliers et des entreprises, et ce faisant, il a menacé les systèmes mêmes qui nous ont rendus prospères.

Plaidoyer pour une prospérité partagée

Lorsque le secteur privé ne reconnaît pas son objectif général et sa responsabilité sociale, il conduit à un échec collectif et n’est pas viable. Aujourd’hui, nous reconnaissons de plus en plus que la capacité des gouvernements, de la société civile et même des plus grands philanthropes du monde à financer les activités permettant de relever les plus grands défis de la société (qu’ils soient sociaux ou environnementaux) est limitée. C’est là que la notion de marchés privés peut entrer en jeu et créer une prospérité partagée grâce à un capitalisme plus inclusif.

Le fossé croissant entre les riches et les pauvres entraîne une érosion de l’espoir, de l’optimisme et de la confiance dans le système.

Au Credit Suisse, nous pensons que nous avons une responsabilité et une opportunité unique, à la fois en tant que société et fiduciaire des capitaux de nos clients, d’utiliser notre position privilégiée pour contribuer à changer le discours et l’équation. Et je continue de croire que les marchés des capitaux ont un rôle essentiel à jouer et qu’ils sont un outil pour y parvenir. Si nous pouvons utiliser le pouvoir des marchés et l’investissement intentionnel pour générer des rendements tout en obtenant des résultats sociétaux et environnementaux, le secteur privé pourra contribuer à combler les lacunes que le secteur à but non lucratif ne peut pas combler.

Confiance dans les forces du marché

Je suis heureuse de ne pas être la seule à le penser. Une croyance de plus en plus partagée par les acteurs des marchés financiers est à l’origine de la croissance extraordinaire des placements à impact et de l’immense intérêt qu’ils suscitent, un secteur auquel je consacre la suite de ma carrière professionnelle après avoir été une banquière d’affaires traditionnelle pendant trente ans.

Ce qui me donne de l’espoir, c’est ma confiance en l’ingéniosité humaine et les forces du marché pour résoudre les grands problèmes. Si les chefs d’entreprise peuvent faire preuve d’une reconnaissance plus proactive envers leurs parties prenantes au sens large et contribuer à orienter les capitaux de placements privés là où ils sont le plus nécessaires pour s’attaquer à nos problèmes sociaux et environnementaux les plus urgents, tout le monde pourra connaître une prospérité partagée. Ce nouvel ordre inclusif peut et doit être un cercle vertueux conduisant à un système économique beaucoup plus durable.

* Ce texte reflète une réflexion personnelle de son auteur.

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