Issue en septembre 2001 de la fusion du Vorort et de la SDES, l'organisation faîtière du patronat, economiesuisse, regroupe plus de 30 000 entreprises comptant quelque 1,7 million d'employés. Environ 98% de ces sociétés sont des PME (petites à moyennes entreprises). C'est d'une entreprise de taille moyenne que vient le président de l'association, Ueli Forster, auquel Le Temps a rendu visite en ses bureaux de Saint-Gall.

Le Temps: Le public a toujours l'impression que ce sont les grandes entreprises qui dictent la politique patronale. Et pourtant, Forster Rohner est une PME typique, une entreprise du textile non cotée. Est-ce que cela pose des problèmes?

Ueli Forster: Contrairement à ce qu'on croit, les PME jouent un rôle déterminant. Pour autant que je puisse en juger, il n'y a aucun antagonisme entre les «grands» et les autres entreprises. Nos préoccupations fondamentales sont les mêmes; les règles de l'économie s'appliquent aux unes comme aux autres. D'ailleurs, il y a un équilibre dans les instances d'economiesuisse, où les PME sont très bien représentées. Cependant, il y a bien entendu des différences d'accent, si l'on peut dire.

– En quoi les intérêts peuvent-ils diverger?

– Je ne parle pas de divergences, mais d'accentuations qui changent. La PME, qui ne dispose pas d'un grand appareil administratif, souffre bien davantage sous le poids des exigences bureaucratiques, dont le patron s'occupe d'habitude lui-même. La PME a aussi beaucoup plus de difficultés à lever des capitaux, à se financer.

Je considère personnellement que c'est un avantage pour moi de venir d'une telle entreprise: j'en sais beaucoup plus qu'un patron de multinationale sur les réalités quotidiennes, parce que j'ai toujours dû m'en occuper moi-même, alors qu'eux ont du personnel pour cela. Le désavantage, c'est qu'un chef de PME n'a évidemment pas les mêmes relations, le même accès aux sources de soutien et de financement, qu'un patron de grande entreprise. C'est pour cela que je suis particulièrement heureux de pouvoir compter sur notre trésorier, le président de UBS, Martin Ospel, qui consacre beaucoup de temps à l'association.

– Où en est l'économie suisse, en termes généraux?

– Les signes de reprise de l'économie mondiale paraissaient clairs en début d'année, mais se sont dissipés au cours de l'été. Etant donné la faiblesse de la demande internationale, les exportations, qui jouent un rôle déterminant pour l'économie suisse, tournent au ralenti. Il faut aussi dire que la force du franc nuit à notre compétitivité sur des marchés où règne de toute manière une concurrence très âpre.

D'autre part, la destruction de valeur entraînée par la crise boursière pèse sur l'investissement. Elle réduit les possibilités de financement. Et pour la première fois depuis très longtemps, le secteur financier lui-même est affecté. Seule la consommation s'est maintenue jusqu'à une date récente, mais là encore, le climat se détériore.

– Votre constat est donc pessimiste?

– Il est simplement réaliste. Je voudrais souligner que l'immense majorité des entreprises suisses sont intrinsèquement saines. C'est un manque de sens des proportions que de parler continuellement de celles qui sont en grande difficulté. L'économie helvétique conserve toutes ses chances dans le contexte international. Cela se vérifiera dès que la conjoncture mondiale s'améliorera. Seulement voilà: l'économie suisse n'est pas en mesure de redémarrer par elle-même; elle est tributaire de la situation internationale.

– Il s'agit donc d'une crise comme une autre?

– Je ne pense pas. On observe l'apparition simultanée de la faiblesse des marchés financiers et de celle des marchés de biens, et cela presque dans le monde entier. Seuls quelques pays asiatiques y échappent. Ce cumul des crises nous amène à nous interroger, à nous demander s'il s'agit d'une stagnation momentanée, d'une récession, voire d'une dépression. Personnellement, je crois à une stagnation temporaire, non à une dépression du type de celle des années 1930.

– Comment cette crise affecte-t-elle les entreprises?

– C'est évidemment sectoriel. Les branches les plus durement touchées sont l'industrie des machines et la métallurgie, du fait de la faiblesse des investissements dans les pays acheteurs. Les branches les plus résistantes sont les secteurs de la pharma et des produits alimentaires. Les autres activités se situent entre ces deux pôles.

– Quelle politique peut mener la Suisse pour réagir?

– Je vous dirai d'emblée que je ne crois absolument pas à l'efficacité d'un programme de relance conjoncturelle du type de ce que préconise le Parti socialiste. De telles initiatives n'ont jamais été très productives et, de surcroît, la crise actuelle est différente de celles auxquelles s'adressent des programmes de ce type. Ce n'est pas en soutenant le bâtiment qu'on créera des places de travail dans la finance ou le tourisme. Il serait tout aussi faux d'augmenter substantiellement les salaires dans la situation actuelle des entreprises. Cela compromettrait encore davantage leur compétitivité.

En revanche, toute amélioration des conditions-cadres dans lesquelles évoluent les entreprises contribue à la relance. Je pense à l'encouragement de la concurrence, à une flexibilisation du marché du travail et également à une politique ciblée d'avancement de la formation et de la recherche. Mais tout cela n'agit qu'à terme, avec le temps. En fait, Couchepin a raison de dire que la révision de l'assurance chômage serait dans l'immédiat la meilleure contribution à une relance conjoncturelle.

– Comment cela?

– Si chaque employé et chaque employeur disposait ne serait-ce que d'un pour-cent de plus, cela représenterait une stimulation extraordinaire de la consommation comme de l'investissement! Dans le même ordre d'idées, une baisse de l'imposition des familles serait des plus utiles pour encourager la consommation.

– Ne croyez-vous pas que de nombreux facteurs psychologiques négatifs pèsent aussi sur la vie économique?

– Je crois en effet qu'il est indispensable de rétablir la confiance dans la direction des entreprises, gravement compromise par un certain nombre d'abus! Je le dis et le répète: sans morale, l'économie de marché ne peut pas fonctionner! Le respect d'une certaine éthique est aussi important que le maintien de la paix sociale, dans une période de crise telle que celle-ci.

– Que pensez-vous en particulier du comportement des cadres dirigeants de Rentenanstalt?

– Je suis choqué, comme tout le monde. Mais un aspect particulier de la question me frappe. Je constate que cette malhonnêteté, comme toutes celles qui sont venues à la lumière du jour, avait été mise en voie pendant la période de haute conjoncture et d'euphorie boursière. Les choses ont beaucoup changé depuis. Je ne crois pas que de telles choses soient encore possibles dans le contexte actuel. Les conseils d'administration examinent tout ce qui leur est soumis avec une qualité d'attention différente, teintée de méfiance. Je crois en l'auto-guérison de l'économie, beaucoup plus qu'en l'efficacité des nouvelles lois: on ne peut pas imposer la morale par décret!