Analyse

L’impuissance économique du champion de l’impôt

La fiscalité française est la plus lourde d’Europe. Le gouvernement «tient le cap», même si la politique qui est financée par l’augmentation des recettes fiscales accroît davantage le malaise que le pouvoir d’achat. Un conflit durable est-il possible?

En France, la révolte des 280 000 «gilets jaunes» serait passagère, une jacquerie automnale, spontanée mais sans soutien syndical ni partisan, sans projet collectif et sans avenir, selon de nombreux commentaires. Mais comme le gouvernement entend «tenir le cap», c’est-à-dire continuer d’augmenter les impôts, de tels mouvements ne risquent-ils pas de se reproduire?

Lire aussi: Paris tient le cap alors que la mobilisation des «gilets jaunes» se poursuit

Le soulèvement s’en prend à la taxe sur les carburants, la «goutte d’eau qui a fait déborder le vase», selon ses initiants. La France est déjà la championne d’Europe de la fiscalité (56,73% du PIB) devant l’Autriche (54,32%) et loin devant la moyenne de l’UE (44,52%), selon une étude de l’Institut Molinari parue en juillet. Le jour de «libération fiscale», à partir duquel le contribuable a fini de payer ses prélèvements obligatoires et peut commencer à épargner ou consommer pour lui-même, n’intervient que le 27 juillet. Il intervient déjà le 12 juin en moyenne des pays de l’UE.

Lire également: Des «gilets jaunes» résolus à continuer

Ressources épuisées 56 jours avant la fin 2018

Malgré ce lourd fardeau fiscal, la France a dépensé l’ensemble de ses recettes 47 jours avant la fin de l’année 2017, selon une autre étude de l’Institut Molinari, parue la semaine dernière. La tendance n’incite pas à l’optimisme puisque le nombre de jours de dépenses non financées par l’administration centrale française devrait passer à 56 jours en 2018 et 67 jours en 2019.

L’impôt réduit le pouvoir d’achat. Or 62% des Français sont d’avis que le pouvoir d’achat est plus important que la transition énergétique, selon un sondage du Journal du Dimanche.

Les entreprises françaises souffrent également de ce poids fiscal et peinent à rester productives, avance l’Institut Molinari. En France, l’employeur doit payer 231 euros de cotisations, impôts et taxes pour que l’employé reçoive 100 euros de pouvoir d’achat. En moyenne dans l’UE, l’employeur moyen doit débourser 184 euros pour que le salarié moyen dispose de 100 euros.

Les arguments du gouvernement pour lever des impôts destinés à la transition climatique ou à changer les comportements (alcool, tabac, sucre) ne peuvent plus convaincre. Pour un nombre croissant d’insatisfaits, l’objectif réel du gouvernement consiste à augmenter les recettes fiscales.

Le carburant, cible des «gilets jaunes», est frappé de deux taxes: la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), et la TVA. Selon une analyse de l’Institut de recherches économiques et fiscales (IREF) sur les «Cinq records du monde qui n’honorent pas la France», «la TVA sur les produits pétroliers se déverse dans les coffres de l’Etat, sans distinction pour tel ministère ou objectif particulier». Et la TICPE, quatrième recette fiscale du pays, devrait augmenter de 11,5% jusqu’en 2022 et pénaliser le budget des ménages de 207 à 538 euros à cette date (en fonction des véhicules et des trajets), selon la Direction générale de l’énergie et du climat.

Dans un pays qui compte 60% de propriétaires, la taxation immobilière étrangle également les ménages. La grande nation est championne d’Europe en matière d’imposition récurrente de la propriété foncière et immobilière («recurrent taxes on immovable property», selon le rapport «Taxation trends in the European Union» de 2017). En prenant pour exemple la détention pendant dix ans d’un appartement locatif acheté au prix de 200 000 euros, les impôts s’élèvent à 56% du prix d’acquisition en France contre moins de 26% chez tous ses voisins, révèle l’IREF.

Echec d’une politique interventionniste

Pascal Salin, auteur de La tyrannie fiscale, s’étonnait, dans une interview au site Contrepoints, qu’il n’y ait pas de révolte fiscale. Ce calme relatif est, à son avis, le résultat du préjugé favorable à l’interventionnisme de l’Etat ainsi qu’à l’habileté néfaste des politiciens.

L’interventionnisme financé par l’impôt ne fonctionne plus, comme le montre l’évolution du pouvoir d’achat. Le «sentiment croissant de l’impuissance publique», selon Luc Ferry (Dictionnaire amoureux de la philosophie, Plon, 1512 p., 2018), se traduit par un mépris de la classe politique traditionnelle. Les interventions sont nationales et locales tandis que le marché est global, note Luc Ferry. Le discours du pouvoir perd son sens. Ses mots se sont usés. «Toute la politique moderne […] a tenu la sphère publique pour infiniment plus importante que la sphère privée», écrit-il. Un changement fondamental se produit. «Ce qui fait le sens de l’existence, ce qui lui donne sa saveur et son prix, se situe pour l’essentiel dans la vie privée», observe le philosophe. «Nous vivons davantage dans un film de Woody Allen que dans un discours de Fidel Castro», résume-t-il. En voulant «tenir le cap», Emmanuel Macron ne l’a pas compris.

Publicité