C'est l'histoire d'une drôle d'entreprise. Sintel, spécialisée dans les installations de téléphonie, n'a pas de patron connu, mène une activité proche de zéro, et, avec une dette de 340 millions de francs, se trouve au bord de la banqueroute. Ce pourrait être un scénario de fiction si 1200 de ses salariés, soit l'immense majorité, ne campaient au beau milieu de la Castellana, la grande artère de Madrid, dans le quartier des affaires.

«Faire valoir leurs droits»

Depuis juin 2000, ces ouvriers n'ont pas reçu de salaire et observent une grève illimitée. Le 28 janvier, au bord du désespoir, ils ont convergé de toute l'Espagne vers Madrid «faire valoir leurs droits» auprès de Telefonica (les télécoms espagnols) leur ancienne maison mère, et exiger l'arbitrage du pouvoir.

Pour comprendre cette situation ubuesque, il faut remonter à avril 1996, lorsque Telefonica, à l'époque encore un monopole public, vend Sintel, une de ses filiales, spécialisée dans les installations de téléphonie, pour 48 millions de francs à Mas. Tec, un groupe de télécommunication privé détenu par un Cubain exilé aux Etats-Unis, Jorge Mas Canosa. Mais depuis, les choses sont allées de mal en pis: d'après le comité de grève de Sintel, l'opération de vente s'est accompagnée de détournements de fonds vers des paradis fiscaux dans les Caraïbes; puis, les contrats sont devenus peau de chagrin, et les pertes financières se sont accumulées. Le 9 juin 2000, l'entreprise est en cessation de paiement. Les salaires ne sont plus versés. La direction se fait invisible.

Conséquence: les 1818 salariés se tournent aujourd'hui vers Telefonica, qui les a vendus. Leur objectif: le recouvrement de huit mois de salaire et un plan de reconversion. Mais, en face, Telefonica refuse d'assumer ses responsabilités, estimant que Sintel n'est plus qu'une entreprise privée.

Seul le gouvernement espagnol peut débloquer la situation. Selon lui, il faut débaucher 60% des salariés, contre des indemnités. Les grévistes, eux, déterminés, ne veulent rien savoir et exigent la remise à flot de Sintel. Le Ministère a promis qu'il allait agir dans les jours à venir. Si tel n'est pas le cas, un campement de 300 tentes demeurera dans le centre névralgique de Madrid.