Vincent Moreau est ingénieur en aérodynamique et docteur en sciences techniques. En toute logique, après avoir achevé sa thèse en 1989, il aurait dû être engagé par Airbus ou par l'Agence spatiale européenne (ESA). Il y avait d'ailleurs envoyé son CV et posé sa candidature, mais il a finalement suivi un tout autre chemin. Depuis 1989, il travaille chez KBA-Giori, une société basée à Lausanne, restée longtemps discrète car elle œuvre dans un domaine où la sécurité est importante: elle fournit des équipements pour l'impression de billets de banque.

Vincent Moreau est aujourd'hui à la tête d'un groupe de recherche qui travaille sur de nouveaux procédés pour éviter les contrefaçons de billets; il est aussi président de l'APLE, l'Association pour la promotion des liaisons entre l'EPFL et l'économie. Comment est-il arrivé dans le monde de l'impression, un univers où la tradition artistique est très forte et la technologie pointue en matière d'impression? C'est par le biais de sa passion pour les arts plastiques. Vincent Moreau est en effet aquarelliste et, raconte-t-il, «comme d'autres ont appris la musique au conservatoire, j'ai opté pour le dessin, la gravure et la peinture. J'ai, entre autres, participé à différents ateliers de formation aux Beaux-Arts à Genève. Or, c'est précisément cette complémentarité entre ma formation d'ingénieur et mon intérêt artistique qui m'a permis d'entrer chez KBA-Giori. A l'époque, un poste a été créé pour moi au département du prépresse, là où l'on effectue les maquettes des billets et où l'on fabrique les plaques d'impression.» Au départ donc, Vincent Moreau dessine des maquettes, à l'aquarelle. A l'époque, la réalisation d'un dessin, à la main, pouvait prendre jusqu'à trois mois. Mais la mission de l'ingénieur est aussi technique: il s'agit d'introduire de nouveaux procédés qui permettent de diminuer le temps d'élaboration d'une maquette, et ses compétences artistiques lui donnent de la crédibilité face aux artistes qui dessinent les billets.

Opportunités et rencontres

Ce parcours, original, n'est pourtant pas unique. Depuis quelques années, en effet, les ingénieurs de l'EPFL sont fréquemment amenés à travailler dans des domaines autres que ceux pour lesquels ils ont été formés. «On voit clairement, lorsque l'on regarde l'insertion professionnelle des diplômés que le secteur des services prend de plus en plus d'importance lors du premier emploi, au détriment du secteur secondaire – de l'industrie – qui était le débouché traditionnel des ingénieurs», confirme Isabelle Weber-Cahour, adjointe de la déléguée à la formation à l'EPFL. Ce constat rejoint d'ailleurs les données présentées sous l'égide de l'Office fédéral de la statistique, mardi dernier, et effectué par l'Observatoire universitaire de l'emploi à Genève sur la base du recensement de 2000, selon lequel près de la moitié de la population active exerce une profession différente de celle qu'elle a apprise.

Les raisons en sont multiples: une passion, un intérêt autre que celui de son domaine de formation peut orienter une carrière vers un autre secteur que celui auquel on se prédestinait. Mais la concurrence, plus rude sur le marché de l'emploi associée à un monde du travail où il est plus difficile de se faire sa place jouent un rôle important dans ce mouvement. Un contexte où le rôle des opportunités, des hasards, des rencontres dans le façonnage des parcours professionnels se renforce. Pour les ingénieurs, la montée en puissance des emplois dans le tertiaire suit aussi l'évolution générale de l'économie et la création de postes dans ce secteur, tandis que le secondaire est plus malmené.

Michel Preiswerk, ingénieur en mécanique, diplômé de l'EPFL en 1993, peut en témoigner. Pendant ses études, l'effondrement des Ateliers de constructions mécaniques de Vevey (ACMV), pris dans la déconfiture du groupe Omni Holding, a constitué pour les étudiants en mécanique un séisme de même nature que celui du grounding de Swissair pour l'aéronautique quelques années plus tard. «Les difficultés du secteur industriel au début des années 90 nous ont fait prendre conscience que nous devions peut-être nous préparer à autre chose, à d'autres métiers, nous ouvrir à d'autres horizons», explique Michel Preiswerk, qui travaille actuellement chez Edipresse, auprès de la direction générale, sur la gestion des projets spéciaux et le «business development».

En fait, rien dans sa carrière n'a à voir de près ou de loin avec la mécanique. Son premier employeur fut Andersen Consulting: la rencontre a eu lieu alors qu'il participait à l'organisation du Forum de l'EPFL, cette manifestation annuelle qui met en contact étudiants et employeurs potentiels. Après quelques années chez Andersen, Michel Preiswerk a complété sa formation en gestion par un MBA à l'insead, avant de partir travailler à New York pour la banque d'affaires JP Morgan. «En fait, avant de commencer à l'EPFL, j'ai hésité avec HEC à Saint-Gall, raconte-t-il. Mais il est plus facile d'obtenir d'abord un diplôme d'ingénieur et de compléter ensuite par de la gestion que l'inverse.»

Esprit d'analyse demandé

Bain & Company, McKinsey, BearingPoint, mais aussi la Banque Cantonale Vaudoise ou le Crédit Agricole Indosuez, etc.: le Forum de l'EPFL, cuvée 2004, qui a fermé ses portes hier, a à nouveau accueilli de nombreuses sociétés actives dans les services, cabinets de conseil ou banque, entre autres. Et la montée en force du tertiaire a pris une telle ampleur que ce thème a fait l'objet de l'une des conférences du Forum.

Pour ces employeurs, peu importe le domaine de formation et de spécialisation des futurs diplômés. Ce qu'ils recherchent, au-delà des notes et du diplôme, c'est comme le souligne une recruteuse de McKinsey, la capacité d'analyse des ingénieurs, leur manière d'aborder les problèmes et de chercher des solutions. Chez Procter & Gamble, «nous sommes ouverts à tous les diplômes universitaires, des HEC aux ingénieurs, pour tous les types de postes. Ici, sur le stand, nous avons d'ailleurs un ingénieur en microtechnique qui travaille dans le marketing et un ingénieur qui travaille, lui, sur l'un de nos sites de recherche et développement, commente Laetitia Herren, assistante au service des ressources humaines. Au sein de l'entreprise, nous sommes attachés à la diversité, que ce soit la diversité des nationalités, des cultures, des sexes ou des diplômes et des parcours.»

«Je ne sais pas si les étudiants en ont toujours conscience, mais pour ceux d'entre eux qui ne travailleront pas dans leur domaine d'étude, les compétences sociales et personnelles, ce que l'on appelle en anglais les «soft skills», prennent toujours plus d'importance dans les démarches de recrutement», analyse Isabelle Weber. Pour les développer, faire partie des associations d'étudiants, effectuer des stages, partir à l'étranger sont autant de signes d'ouverture. Et pour les étudiants, avoir fait partie du comité d'organisation du Forum est enfin un réel atout. Car tout le monde s'accorde sur ce point: la personnalité, le savoir-être et les expériences extra-académiques comptent toujours plus au moment de se faire engager, lorsque le recruteur doit faire la différence entre un CV et un autre.