Analyse

Le scénario de l’horreur était chiffré: à mi-juin 2011, Hans Hess, directeur de l’organisation faîtière de l’industrie des machines Swissmem, affirmait dans Sonntag que «chaque centime que grappille le franc contre l’euro rend la situation plus dramatique». Un euro à la parité avec la monnaie helvétique conduirait à la délocalisation de 2000 à 3000 sociétés exportatrices. Ce qui «signifierait la perte de 100 000 à 150 000 emplois», ajoutait-il. Conséquence: le taux de chômage atteindrait un niveau record en Suisse.

La réalité fait ici taire la fiction: le cocon rouge à croix blanche est préservé avec un taux de chômage qui a baissé en avril. A 3,1%, le taux helvétique est à 290 chômeurs près le même que celui enregistré une année plus tôt, selon le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco).

Certes, l’industrie MEM (machines, équipements électriques et métaux), qui représente presque 10% du produit intérieur brut du pays avec plus de 330 000 emplois, fanfaronne moins que les autres secteurs industriels. Même avec un peu moins de vigueur, l’horlogerie continue de tirer la croissance avec des exportations en hausse de 7,9% en avril, alors que l’industrie MEM a reculé de plus de 15% sur la même période. Les perspectives pour l’ensemble de l’exercice restent mauvaises, car l’industrie MEM réalise deux tiers de ses exportations dans l’Union européenne, pour laquelle les prévisions économiques confinent au marasme.

Toutefois, les cas de délocalisations – du moins médiatisées – sont restés isolés. Parmi les derniers en date figure Applied Materials. Le groupe américain a annoncé le 10 mai qu’il allait cesser ses activités à Cheseaux-sur-Lausanne (VD), rayant entre 150 et 180 emplois au passage. Le fabricant de machines à découper les lingots de silicium en wafers, ces disques servant de base à la fabrication des cellules photovoltaïques, délocalisera la production en Chine.

Mieux, certaines entreprises affichent une santé insolente, à l’image de Meggitt à Villars-sur-Glâne (FR). Le fabricant d’instruments pour l’aéronautique, qui exporte plus de 99% de sa production, table sur une croissance 2012 de plus de 10%. «Cela permettra d’absorber une partie des pertes liées au franc fort», a expliqué son patron, Helge Huerkamp, dans un récent entretien à La Liberté. Souvent citée comme candidate à la délocalisation, la descendante de Vibro-Meter continue à employer plus de 500 personnes dans son usine fribourgeoise.

Même l’augmentation du chômage partiel, cet «amortisseur» conjoncturel, n’a pas encore eu lieu. Certes, Tornos, le fabricant de machines prévôtois, l’a introduit en mai dans ses usines de Moutier et La Chaux-de-Fonds, mais d’autres, comme les entreprises fribourgeoises Wago Contact à Domdidier et Comet à Flamatt, y ont renoncé. Les derniers chiffres recensés au niveau suisse (en février) montrent une stabilité: 700 entreprises y ont recours et 8855 personnes sont touchées par les réductions d’horaire de travail. C’est dix fois moins que le niveau atteint entre mai et juin 2009 (92 000 employés)! N’est-ce pas la preuve que l’industrie MEM n’a pas encore épuisé sa boîte à outils pour parer aux aléas conjoncturels?

N’en déplaise à ceux qui craignent toujours une désindustrialisation rampante de la Suisse, notamment après le choc Merck Serono, constatons que pour l’heure, elle n’a pas lieu. Des sociétés comme Nespresso à Romont (FR) ou la biotech UCB Farchim à Bulle (FR) continuent à investir massivement – 300 millions chacune dans ces deux cas – sur sol helvétique.

Pourquoi cette vague de délocalisations ne s’est-elle pas déclenchée? Le taux plancher du franc (1,20 pour 1 euro) fut salutaire, car il a permis à l’ensemble de cette industrie, dépendante de la zone euro, de sortir de l’incertitude, d’établir des budgets et des stratégies. Aujourd’hui, cependant, des voix s’élèvent pour se demander s’il est toujours judicieux «d’être amarré à un bateau qui risque de couler», en référence aux conséquences néfastes que pourrait avoir sur le franc la sortie de la Grèce de la zone euro? La force de la monnaie helvétique restera ces prochains mois au cœur des préoccupations de Swissmem.

Toutefois cette industrie a compris que son destin rimera demain avec l’Asie. Non seulement elle a pris conscience qu’elle doit s’émanciper de son marché historique d’exportation, mais elle s’octroie aujourd’hui les moyens pour y parvenir. Alors que de grandes sociétés, comme le spécialiste en haute technologie OC Oerlikon, réalisent déjà la moitié de leurs ventes dans cette région, de plus petites leur emboîtent le pas. Ainsi, le leader mondial des ravitailleurs de barres pour les machines outils, LNS Group, à Orvin (BE) veut doubler son site de production en Chine.

Jusqu’à présent, l’industrie MEM déjoue le scénario à La Tour infernale «promis» il y a une année suite à la flambée du franc.

Elle a pris conscience qu’elle doit s’émanciper de son marché historique d’exportation