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Grâce à son usine robotisée à l’extrême, Adidas recommence à produire des chaussures en Allemagne. Mais l’équipementier ne renonce pas pour autant à ses usines asiatiques.
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Production

L’industrie revient dans les pays riches, mais y crée peu d’emplois

Les mesures protectionnistes de Donald Trump relancent le débat sur les relocalisations. Fiscalité, robotisation, nationalisme, coûts salariaux… Comment convaincre les entreprises globalisées d’investir à nouveau dans leur pays d’origine?

Ford, General Motors, Apple, Walmart. Donald Trump n’est pas le seul à vouloir faire revenir ses champions nationaux dans son pays. Le président américain brandit son bâton – ses menaces de taxes à l’importation pour ceux qui ouvriraient des usines à l’étranger. Que cette stratégie se révèle efficace ou non, elle relance le débat sur la réindustrialisation des pays développés. Et si tout le monde en reparle aujourd'hui, ce n’est pas une coïncidence, selon Arturo Bris, professeur à l’IMD. A chaque période de crise, les mêmes réflexes refont surface. «Les pays perdent des emplois, ils veulent les protéger, donc la globalisation recule.»

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L'Europe y réfléchit depuis longtemps, mais elle avance lentement. Le Royaume-Uni, lui, est récemment passé à l'action. Et il manie plutôt la carotte. Dans un document de 132 pages, publié fin janvier, la Première ministre britannique, Theresa May, et son Secrétaire d’État à la stratégie industrielle, Greg Clark, détaillent leur tactique. Formation, environnement, fiscalité, recherche, infrastructures, marchés publics… Aucune piste n’est négligée. «La discussion est lancée, merci d’y participer», expliquent-ils en substance.

La fiscalité ne suffit plus

Les statistiques manquent pour chiffrer l’ampleur des relocalisations. L’organisation internationale du travail (OIT) a tenté l’exercice, mais sa conclusion est surtout théorique. Pour les Etats-Unis, l’organisation Reshoring Initiative recense scrupuleusement le nombre d’emplois industriels nouvellement créés – 265 000, entre 2010 et 2015. Mais son décompte englobe des investissements étrangers sur le territoire américain.

Une chose est certaine, reprend Arturo Bris: par rapport à de précédents épisodes de repli, les gouvernements n’ont plus le même pouvoir de persuasion. «Les incitations fiscales ne sont plus suffisantes pour convaincre des entreprises qui ont de toute façon des opérations locales partout sur la planète». Voilà pourquoi la politique menée par Donald Trump aura des effets limités sur le rapatriement d’activités industrielles, conclut-il.

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Le président américain met pourtant à son crédit la décision de Ford d’investir 1,5 milliard dans une usine au Michigan plutôt qu’au Mexique. «En réalité, Ford veut que son site de production dédié à ses nouvelles voitures (hybrides, électriques) soit proche de son centre de recherche», explique Mario El-Khoury, le directeur du CSEM à Neuchâtel. Tant qu’une technologie n’est pas mûre, que les procédés de fabrication ne sont pas totalement maîtrisés, «il est impératif de maintenir une grande proximité entre la R&D et la production», répète-t-il.

A Shanghai, un ingénieur coûte aussi cher, voire davantage, qu’en Suisse ou en Europe.

Gérald Béroud, créateur de Sinoptic

Pour convaincre les industriels de revenir, ou au moins de rester, rien ne vaut un comparatif financier. Il faut qu’ils puissent constater qu’il n’est pas – ou plus – désavantageux de produire dans des pays où les salaires sont deux, trois ou dix fois plus élevés que dans le monde émergent. Que les coûts et les risques liés au transport ou à la qualité valent la peine d’être réévalués.

C’est ce genre de critiques qui s’abat régulièrement sur le «Made in China». Aujourd’hui, selon certains, la Chine serait trop chère pour y faire fabriquer certains produits, y compris dans les industries de pointe. «A Shanghai par exemple, un ingénieur coûte aussi cher, voire davantage, qu’en Suisse ou en Europe», affirme Gérald Béroud, le créateur de Sinoptic, un site d’informations sino-suisses.

Les robots allemands d’Adidas

Une étude d’Oxford Economics, publiée l’an dernier, est venue en rajouter une couche. L’institut affirme qu’en tenant compte de la productivité des employés, les coûts du travail chinois sont seulement 4% moins chers qu’aux Etats-Unis. La Suisse ne le sait que trop bien: pour régater sur les coûts salariaux, il faut augmenter la productivité. Et pour améliorer cette productivité, un moyen s’impose aujourd’hui: la robotisation.

C’est grâce à elle qu’Adidas est en train de relocaliser en Allemagne (et bientôt aux Etats-Unis) une partie de sa production de chaussures. Sa première «Speedfactory», installée en Bavière et automatisée à l’extrême, marque une rupture avec la tendance des années 1990 et 2000, lorsque Adidas, Nike et les autres délocalisaient en Chine, au Vietnam ou au Bangladesh.

Adidas est l’exemple le plus connu de ce type de retour au pays. Mais il n’est pas une exception. Selon un sondage de Boston Consulting Group, publié en décembre 2015, 71% des patrons américains estiment que les nouvelles techniques de fabrication vont améliorer la viabilité économique d’une production locale. Ils étaient ainsi 17% à envisager sérieusement de rapatrier des activités aux Etats-Unis. Soit 2,5 fois plus que lors du précédent sondage de 2012.

Beaucoup de bruit, peu d’emplois

Ce sondage ne dit pas deux choses: que les rapatriements industriels n’excluent pas d’autres investissements dans les pays à bas coûts. Adidas ne ferme pas ses usines asiatiques. Et une immense partie de ses millions de paires de chaussures y sera toujours fabriquée. Les «Speedfactory» sont un complément, a d’ailleurs répété le directeur général du groupe, Herbert Hainer.

Deuxième omission: les relocalisations dans des pays développés créent généralement assez peu d’emplois. Parce qu’il s’agit surtout d’usines automatisées dans lesquelles le nombre d’opérateurs est limité. En Suisse et en France les retours très médiatisés d’Ovomaltine et de Solex (lire ci-dessous) n’ont jusqu’ici permis de créer qu’une poignée de postes de travail. «Ce n’est que lorsque la part salariale dans le coût de revient est limitée qu’il est possible de produire ce type de biens dans des pays développés», analyse Mario El-Khoury.

Autrement dit: soit on fabrique des produits à haute valeur ajoutée, comme savent si bien le faire la Suisse ou l’Allemagne, soit on fabrique des produits plus basiques, mais de manière la plus automatisée possible. C’est le cas d’Adidas.

Ces trois exemples – Adidas, Ovo et Solex – ont été beaucoup relayés dans les médias. Lorsqu’une entreprise, qui plus est une marque reconnue, revient produire localement, l’écho est souvent important. Ces industriels le savent bien et le communiquent donc volontiers.

Ces enjeux de réputation, ou le poids d’un certain «nationalisme économique» peuvent aussi jouer un rôle, estime Arturo Bris, de l’IMD. «Mais cela ne concerne qu’une infime partie d’une économie. Ce sont des symboles. La grande partie des flux commerciaux concerne les biens intermédiaires, les produits semi-finis. Et dans ces segments d’activité, ce sont les considérations financières qui font loi.»

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Trois relocalisations symboliques

Solex, de Shanghai à la Normandie

De joie, Arnaud Montebourg, alors Ministre du redressement productif de François Hollande, avait enfourché un Solex. C’était en 2013 et c’était pour le symbole; la célèbre marque française de cyclomoteurs créée en 1946 annonçait son retour en France, à Saint-Lo, en Normandie, après une dizaine d’années passées en Chine.

Ce retour au pays est à mettre au crédit de la société EasyBike, qui a racheté la marque pour en relocaliser une partie de la production. Fabriquer en France 3500 Solex – ce sont désormais des vélos électriques – vendus entre 1800 et 3000 euros – coûte 10% plus cher qu’en Chine. Pas insurmontable, selon le patron de Easybike.

La plupart des pièces de ces engins offrant une autonomie de 60 km sont toujours importées de l’étranger. Mais l’assemblage et la conception, qui ont véritablement commencé le mois dernier, sont à nouveau français. Côté emplois, rien de spectaculaire pour le moment. L’usine de Saint-Lô emploie 30 personnes, qui jusqu’alors produisaient des vélos d’autres marques de la société Eaysbike. Désormais, elle pourra aussi fabriquer des Solex parce qu’elle est «plus efficiente» qu’auparavant.


Un iPhone américain coûterait 100 dollars de plus

Pour certains, c’est une utopie. Pour d’autres, une question de temps. Apple finira-t-il par fabriquer quelques-uns de ses iPhone aux Etats-Unis? Le retour au pays de l’un des fleurons industriels américains serait le plus grand symbole de la réindustrialisation voulue par le président Trump. Il permettrait de créer des centaines de milliers d’emplois. Pour l’heure, Apple fait profil bas sur la question. A l’inverse, son fournisseur asiatique le plus connu, Foxconn, s’est dit prêt à investir aux Etats-Unis.

Le MIT a d’ores et déjà envisagé plusieurs scénarios: si Apple se contente de rapatrier l’assemblage, ses iPhone 6S pourraient coûter 30 à 40 dollars de plus. Et si le groupe effectue l’entier de la production sur sol américain, la facture augmentera d’environ 100 dollars.

La facture pour qui? Probablement pour les acheteurs. «Apple ne baissera jamais ses marges sur son produit phare, tranche un spécialiste du cabinet Ovum, cité par l’AFP. Il est sous la pression des actionnaires, il a besoin de garder des marges élevées.» Aux Etats-Unis, un iPhone 6S «Made in Asia» démarre à 549 dollars.


Ovomaltine n’est plus belge du tout

Jusqu’à l’année dernière, Ovomaltine avait un arrière-goût de chocolat belge. C’est désormais du passé, puisque l’entreprise Wander, propriété du groupe Associated British Foods et propriétaire de la marque iconique, a rapatrié la production de sa pâte à tartiner Crunchy.

Après six mois de travaux plus de 10 millions de francs d’investissements, la nouvelle usine de Neuenegg (BE) a été inaugurée fin août 2016. Sur une surface de près de 1200 m2 et grâce à ces nouveaux équipements automatisés, Wander fabrique désormais 50 000 pots de pâte à tartiner par jour.

Pour l’heure, cette opération de rapatriement permet de créer cinq emplois. C’est peu, mais c’est suffisant pour faire la fierté de Wander et de la région. «Nous avons investi de façon décisive en Suisse en tant que pays de fabrication», avait déclaré son patron, lors du coupé de ruban. Arnold Furtwängler répète aussi à qui veut l’entendre que ce retour permet surtout de renforcer les 260 postes de travail existants sur le site bernois.

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