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L’industrie se féminise

Des femmes sont aujourd’hui à la tête d’entreprises dans des secteurs où elles sont encore peu représentées. Récits croisés des obstacles qu’elles ont surmontés, davantage liés à la fonction qu’au genre

D’emblée, on comprend qu’on marche sur des œufs. «J’ai quelque réticence à m’exprimer sur ce sujet, car inévitablement on me demande comment je concilie vie privée et vie professionnelle. Vous ne poseriez jamais cette question à un homme», lance Aude Pugin, directrice de l’entreprise spatiale APCO Technologies, qui fabrique notamment des structures de satellites. Bien, c’est noté.

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Partons donc d’un constat, relayé récemment par le cabinet de conseil EY: la part de femmes à la tête de PME a progressé en Suisse au cours des deux dernières années, dépassant aujourd’hui les 20%. Y compris dans des métiers industriels où les femmes sont encore peu représentées: tous postes confondus la proportion est de 27%, contre 45% dans l’ensemble de l’économie, selon les estimations de la faîtière de la branche des machines-outils et des métaux Swissmem.

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Au bon endroit au bon moment

Faut-il y voir un changement de mentalité ou le simple fruit du hasard? Un peu des deux, à en croire les intéressées. «Je dirais que j’étais là au moment où l’entreprise en avait besoin», raconte Anne-Sophie Spérisen. Elle dirige SOLO Swiss à Porrentruy, qui fabrique des fours pour le traitement thermique des métaux, destinés aux industries automobile, aéronautique ou spatiale. Quand elle succède à son père en 2001, la société était en grandes difficultés financières en raison de très gros projets mal maîtrisés sur les plans technique et financier. Il a fallu restructurer complètement les quatre usines, mettre en place une gestion par unités d’affaires et développer de nouveaux produits et services pour que l’entreprise redevienne pérenne au bout de quatre ans, relate-t-elle.

Même combat pour Nicola Thibaudeau: quand elle reprend MPS en 2003, l’entreprise venait tout juste de se restructurer avec des centaines d’emplois perdus l’année précédente. Une nouvelle stratégie, couplée à une amélioration des processus et un engagement de tous les collaborateurs, a permis de reprendre le chemin de la croissance. Tant et si bien que la société, qui fabrique notamment des microsystèmes pour le médical, comme des pompes implantables, affichait en 2018 une croissance de 30% sur un an. «Les difficultés que j’ai rencontrées sont inhérentes au fonctionnement de l’entreprise, au marché, à la concurrence.»

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Pour Isabelle Harsch, directrice de la société de déménagement et de transport d’œuvres d’art Harsch – qui s’est notamment chargée du voyage du sarcophage romain entre Genève et Antalya en Turquie –, les obstacles étaient surtout liés à son jeune âge. Quand, du haut de ses 28 ans, elle reprend l’entreprise de son père en 2017 et commence par remodeler l’organigramme de l’entreprise, elle rencontre des résistances. Elle instaure une hiérarchie plus plate et une organisation transversale, un changement qu’il «n’a pas été évident de conduire, surtout dans une entreprise qui a plus de 60 ans!».

Mais aucune d’elle n’a senti sa crédibilité mise en doute en raison du fait d’être une femme. «Je n’ai pas cette histoire à raconter», souligne Aude Pugin, qui a elle aussi repris les commandes de l’entreprise familiale en 2017.

Nicola Thibaudeau renchérit: «Je viens du Québec, où les femmes sont majoritaires dans les universités, y compris dans certains domaines particuliers de l’ingénierie, c’était naturel de me lancer dans cette voie. Et je ne me suis jamais posé la question quand j’ai pris la direction de Mecanex (aujourd’hui RUAG) puis de MPS.» A titre de comparaison, la part d’étudiantes dans les écoles polytechniques fédérales est de moins d’un tiers – chez les professeurs, tout juste 15%. Dès lors, arrivée en Suisse, elle notera quelques regards étonnés de ses pairs, qu’elle convaincra par sa performance sur le terrain.

«Les femmes doivent oser davantage»

Les doutes quant à leurs capacités à diriger l’entreprise, ils ont été exprimés par… elles-mêmes. S’il fallait se risquer à faire une généralité, c’est celle-là. «Les femmes doivent prendre confiance en elles; souvent, elles sous-estiment leur capacité à prendre des responsabilités, elles ne se sentent pas légitimes», regrette Aude Pugin. Celle qui est aussi présidente de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) constate en outre que beaucoup de femmes déclinent des invitations à donner des conférences. Nicola Thibaudeau nuance ce trait, qu’elle apparente davantage à une saine humilité qu’à un défaut: «C’est une qualité de savoir se remettre en question, cela montre une capacité à progresser en ne s’enfermant pas dans ses certitudes.»

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Encore faut-il «oser» – un mot qu’elles emploient toutes et qui renforce l’image de fonceuses qu’elles dégagent. C’est cette voie de l’encouragement, plutôt que celle des quotas, qu’elles privilégient pour favoriser les postulations féminines. Que ce soit lors de journées portes ouvertes destinées aux écoles ou à l’occasion d’événements organisés par la faîtière. Par solidarité féminine? Pas nécessairement, «la parité n’est pas un critère quand on engage», souligne Isabelle Harsch. Même si «chaque candidature féminine suscite chez nous beaucoup d’enthousiasme», ajoute Aude Pugin.

«Un projet de couple»

Si l’on cherche à recruter des femmes, c’est aussi par nécessité, puisque l’industrie va faire face dans les années à venir à un manque croissant de main-d’œuvre qualifiée, doublé d’une certaine baisse d’intérêt pour la formation duale, observe Aude Pugin. «Nos métiers nécessitent des connaissances très pointues et les femmes représentent un potentiel de talents encore peu exploré», souligne Nicola Thibaudeau.

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Pour promouvoir des métiers «d’apparence moins sexy – techniques, dans des zones parfois excentrées», note Anne-Sophie Spérisen, l’entreprise doit faire notamment preuve de flexibilité sur l’aménagement des horaires. Que ce soit en permettant le partage de tâches (job sharing) ou en facilitant le travail à temps partiel, «y compris pour les hommes», souligne Isabelle Harsch. «Car quand une femme prend des responsabilités au sein d’une entreprise, c’est toute la sphère familiale qui doit être réorganisée», souligne Nicola Thibaudeau. «La carrière d’une femme doit être un projet de couple», considère Aude Pugin. Avec un besoin de pouvoir concilier les deux. De part et d’autre.

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