Conjoncture

Dans l’industrie, le spectre d’une croissance sans emploi

La reprise dans la zone euro remplit peu à peu les carnets des entreprises suisses. Mais l’érosion de l’emploi et des investissements ne s’est pas ralentie. Swissmem tire la sonnette d’alarme

Tous les voyants sont au vert. L’euro regagne des couleurs, porté par la reprise économique et la fin des incertitudes politiques en France. L’économie américaine se porte si bien que la Fed a renchéri la semaine dernière, comme prévu, le coût de l’argent en relevant ses taux d’intérêt d’un quart de point. La santé des principaux partenaires économiques de la Suisse remplit à nouveau les carnets de commandes de son industrie. Comment expliquer alors la faiblesse des investissements dans l’industrie manufacturière, qui représente 18% du PIB suisse?

Pour Hans Hess, président de la faîtière Swissmem, l’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM) revient de loin: «Malgré l’embellie de ces derniers mois, la situation reste tendue.» Et de rappeler, mardi à l’occasion de la Journée de l’industrie, à l’EPFL, que près de 23% des entreprises de la branche ont fini l’année 2016 dans les chiffres rouges. Et l’actuelle absence de rentabilité pourrait se payer dans quelques années. «Ceux qui n’ont pas suffisamment de moyens d’investir pour l’avenir risquent de perdre en compétitivité», estime Hans Hess.

Deux PME sur cinq n’innovent plus

Une tendance qui se reflète dans la propension à lancer de nouveaux produits sur le marché. Plus le chiffre d’affaires est bas et plus les entreprises rencontrent des difficultés pour innover. Parmi les PME affichant moins de 5 millions de francs de revenus, trois entreprises sur cinq ont lancé de nouveaux produits entre 2014 et 2016. Contre 90% pour les grandes entreprises, selon un sondage, publié mardi, établi auprès de 286 entreprises membres de Swissmem.

Autre enseignement: 50% des entreprises ne collaborent pas du tout avec des tiers en matière d’innovation, évoquant la faiblesse des ressources financières ou le manque de personnel pour mener à bien ces projets.

En un an, 8000 emplois perdus

Il faut dire que l’emploi industriel a poursuivi son érosion, malgré la reprise des commandes. En un an, le secteur secondaire a perdu 8000 emplois (-0,7%), selon le dernier pointage de l’Office fédéral de la statistique (OFS), publié fin mai. La conjoncture n’est pas seule en cause. En parallèle, l’économie suisse, tous secteurs confondus, gagnait 0,2%.

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Dans le secteur MEM, la mesure temporaire permettant une hausse du temps de travail avait permis – en jouant sur les coûts unitaires – de compenser en partie les effets du franc fort, suite à l’abolition du taux plancher avec l’euro en janvier 2015. La période de dix-huit mois prévue par la convention collective de travail est à présent échue, mais le secteur continue à supprimer des emplois.

Est-ce à dire que ces emplois seront définitivement perdus? Philippe Cordonnier, responsable romand de Swissmem, ne veut pas jouer les devins mais rappelle que les 30 000 postes supprimés depuis la crise de 2008 ramènent la branche MEM à son niveau de 2000. Pour lui, il faudra encore attendre «quelques trimestres» avant de voir un rebond de l’emploi: «Avant d’investir et de se développer, on considère que les entreprises doivent dégager des marges de 5%, explique Philippe Cordonnier. Or, la moitié d’entre elles se trouve aujourd’hui en dessous.»

L’Europe se désindustrialise

L’affaiblissement du secteur secondaire est encore plus marqué dans l’Union européenne. De 1995 à 2015, le poids de l’industrie manufacturière dans l’économie est passé de 19,6% à 15,9%, selon une récente étude de l’Institut national français Insee. La baisse a été la plus marquée au Royaume-Uni, en Italie et en France où l’industrie a perdu 5 points ou plus au produit intérieur brut (PIB).

Seule l’Allemagne, qui compte un parc de 189 400 robots, est parvenue à maintenir son industrie à 22,8% de son PIB. Mardi, la fédération allemande de la machine-outil VDMA a même annoncé une année record avec une hausse de 7%, à 13,7 milliards d’euros, du chiffre d’affaires du seul secteur robotique. Le pays exporte 57% de cette production.

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Mais, pour Philippe Cordonnier, ce n’est pas la robotisation qui détruit des emplois en Suisse. «Face à l’appréciation du franc, les entreprises ont dû délocaliser les postes de travail à plus faible valeur ajoutée. Ce sont des emplois difficilement récupérables pour l’industrie suisse mais qui permettent de maintenir ici des activités à haute valeur ajoutée.» Le secteur MEM helvétique compte actuellement 500 000 postes à l’étranger contre 320 000 en Suisse.

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