Roger Siegenthaler est chez lui à Niederwangen (BE). Pourtant, lorsqu’il nous guide, le patron de l’entreprise mb microtec hésite. Il se trompe de porte, rebrousse chemin, se renseigne auprès de ses employés, bref, il s’égare un peu. «En ce moment les accès changent presque chaque jour», s’excuse-t-il.

A sa décharge, les travaux de rénovation battent leur plein. En 2015, la société industrielle dont il est le directeur depuis 2014 s’est lancée dans l’extension de son site de production. Un investissement de 23 millions de francs qui, d’ici, 2018, fera presque doubler ses surfaces, dans la banlieue sud de la capitale bernoise.

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Mb microtec, 90 employés, est spécialisée dans la production de micro-composants – pour les secteurs de l’horlogerie et de la défense notamment – et dans l’encapsulation de puces électroniques – pour le secteur médical, via sa filiale Glencatec. Aujourd’hui, elle est presque une exception. Les PME suisses qui démontrent une telle confiance dans leur avenir ne sont pas légion.

En cause, l’effet du franc fort, bien sûr, ainsi que la lenteur de la reprise chez les voisins européens et les incertitudes politiques liées au vote du 9 février 2014. Mais un autre obstacle freine l’enthousiasme des chefs d’entreprise: la quatrième révolution industrielle, celle de la numérisation. «Les patrons se posent beaucoup de questions sur leur futur modèle d’affaires. Ils sentent qu’un changement de paradigme se profile, témoigne Michael Williman, responsable pour les PME de Suisse romande chez Credit Suisse. La peur de se faire «uberiser» les conduit à investir plus progressivement, avec des montants plus limités et pour des projets moins importants».

Les investissements stagnent

Pour l’heure, aucun Uber ni de Airbnb industriel à signaler. Juste une sensation diffuse que tout pourrait bientôt changer. Dans les chiffres, cette incertitude se manifeste par une stagnation relative des investissements. Ceux-ci continuent certes de progresser – de 1,5 à 2% par an, mais ils se concentrent surtout dans l’informatique, la R&D et dans les véhicules. Les dépenses dans les machines ne progressent plus depuis l’effondrement de 2009. Du côté des bâtiments industriels, la baisse est sensible. La Société suisse des entrepreneurs (SSE) fait état d’un recul des entrées de commandes de 10% pour 2015 et même de 15%, pour le dernier trimestre.

Dans les sondages, le classement des grandes préoccupations est chamboulé. Aux côtés des réponses habituelles comme le franc fort, la pénurie de personnel et l’évolution conjoncturelle, les patrons et les chambres de commerce citent désormais la numérisation.

Elle taraude tous les esprits et se retrouve même au programme de la Journée annuelle de l’industrie de Swissmem. L’événement a lieu fin juin à Zurich. Ils sont déjà 1800 à être inscrits. «On sent que les gens sont désécurisés, face à cette grande inconnue, confirme Philippe Cordonnier, le responsable romand de l’association faîtière de l’industrie suisse des métaux et des machines. Mais notre message se veut positif: il faut prendre le train en marche, se lancer progressivement. Les incertitudes du moment doivent pousser l’industrie à faire évoluer son modèle d’affaires».

Nouveaux marchés et nouveaux procédés

Les promesses ne manquent pas. Les nouvelles technologies doivent apporter de nouveaux gains de productivité par l’automatisation, non seulement de la production, mais aussi de toute la chaîne d’approvisionnement. Les procédés de fabrication seront certainement plus rapides et plus flexibles. Mais ils pourraient même être totalement bouleversés, par exemple grâce à l’impression 3D. Le concept d’industrie 4.0 ouvre à la fois des perspectives de nouveaux marchés et de nouvelles organisations internes. Il englobe des dizaines de pistes à emprunter. Tant et si bien que le chemin peut paraître labyrinthique.

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«Les fabricants de machines se demandent jusqu’où va aller la robotisation, quelles sont les fonctionnalités utiles pour les outils de demain, reprend Michael Williman, de Credit Suisse. Dans l’industrie, on s’interroge sur la manière dont les clients passeront commande à l’avenir».

A ce stade de développement, la numérisation de l’industrie crée autant de peurs que d’opportunités, répètent ceux qui cherchent à conseiller les entrepreneurs. Tandis que Swissmem a développé une plateforme d’échanges, intitulée «Industrie 2025», l’organe de promotion économique Switzerland Global Entreprises (S-GE) vient de publier une étude de 45 pages sur ce sujet. Objectif: schématiser les modèles d’affaires de demain. Au-delà de son contenu, ce livre blanc est un appel aux PME exportatrices suisses: «N’attendez pas, agissez maintenant».

«Je refuse les partenariats»

C’est ce que fait mb microtec. L’entreprise bernoise sait qu’elle a beaucoup à gagner en adaptant son organisation. «Pour ce qui concerne la gestion logistique, de l’approvisionnement ou des stocks, nous sommes très ouverts au partage d’expériences et aux nouvelles technologies. Ces dernières peuvent aussi s’avérer très utiles pour lutter contre la contrefaçon», concède Roger Siegenthaler.

Par contre, pour la recherche et le développement, le patron est nettement plus prudent. Pas question de partager ses travaux avec un quelconque réseau mondial de chercheurs. «Je reçois beaucoup de demandes de partenariat, mais je les refuse. Notre propriété intellectuelle, c’est notre avantage compétitif. C’est grâce à ces compétences internes que nous pouvons faire la différence».

Les entreprises de pointe, leaders dans des marchés de niche, ne sont pas prêtes à mettre leur savoir-faire en réseau. Les secrets de mb microtec ne seront pas numérisés, ni mis en réseau. Ils resteront à l’interne, entre les quatre nouveaux murs de Niederwangen.

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