Climat

L’industrie suisse se réchauffe

Le dérèglement climatique produit déjà des effets sur l’industrie helvétique. Production au ralenti, chantiers mis à l’arrêt, hausse du prix de l’électricité, une poignée d’entrepreneurs se confient

Dans la torpeur caniculaire de début juillet, les 23°C du Rhin l’ont converti en un havre de fraîcheur pour les baigneurs de la région de Bâle. Mais à cette température, le fleuve a fait suer l’industrie. «Nous utilisons cette eau dans le processus de refroidissement de notre production. La vague de chaleur a augmenté la température du Rhin de 5°C en l’espace de quelques jours», raconte René Vroege, directeur du site de Sisseln (AG) du groupe de chimie néerlandais DSM.

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ll décrivait ainsi les premiers effets du réchauffement de l’atmosphère sur l’entreprise, en marge d’une discussion organisée début juillet à Berne par les lobbies industriels (machines, chimie et ciment) sur la politique climatique de la Suisse.

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Le sujet est sensible. Pas plus tard que jeudi, le fabricant de machines d’emballage et d’impression Bobst a attiré l’attention sur ses résultats, prévoyant un bénéfice net divisé par trois. «Notre secteur est touché. Les consommateurs et propriétaires de marques demandent de mettre au point des solutions d’emballage respectueuses de l’environnement», justifie le groupe vaudois.

Pour DSM, l’épisode était suffisamment bref pour demeurer sans conséquence sur son bilan. Mais l’été ne fait que commencer. Et la tendance au réchauffement des cours d’eau est avérée: depuis le début des relevés dans les années 1960, la température du Rhin a augmenté de 2°C, relève l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). L’an passé, les températures ont atteint un record de 27°C en août. L’usine de Sisseln, où travaillent 1000 de ses 23 000 collaborateurs, avait alors dû «ajuster son processus de production», dit René Vroege, sans entrer davantage dans les détails.

Travaux décalés ou suspendus

Ces adaptations des processus de travail, c’est ce que les métiers de la construction nomment des «mesures organisationnelles». Les épisodes météorologiques extrêmes sont habituels pour cette industrie. En particulier dans le secteur du gros œuvre travaillant surtout en extérieur (maçonnerie, taille de pierres et travaux publics comme le goudronnage des routes).

«Jusqu’à récemment, c’est surtout le froid qui posait problème», note René Leutwyler. Ancien ingénieur cantonal genevois, membre de la direction de l’entreprise de construction Marti, il est depuis juin président de la section genevoise de la Société suisse des entrepreneurs (SSE, faîtière du bâtiment). «Depuis deux décennies, les périodes de canicule tendent à se répéter et à se prolonger», poursuit-il.

En cas de fortes chaleurs, le dispositif prévoit de planifier les tâches pénibles aux heures les moins chaudes et d’éviter les expositions en plein soleil. «Certains travaux doivent être reportés pour des raisons techniques. Le béton, par exemple, se dessèche beaucoup plus vite et perd énormément en aptitude de maniabilité et aussi en qualité de durcissement au-dessus de 30°C», ajoute René Leutwyler.

Par plus de 30°C, la fréquence des pauses est aussi augmentée. Et dans certains cas, le chantier peut être arrêté, si la santé des travailleurs est en jeu. L’entreprise peut faire appel à l’assurance chômage pour le paiement des salaires dès le deuxième jour de suspension. Or, si des valeurs limites de danger sont définies pour le froid, la notion de chaleur demeure floue – à l’exception de Vaud, qui a récemment mis à jour ses seuils d’alerte dans sa réforme sur la fiscalité des entreprises et s’est doté d’un fonds d’indemnisation pour ces situations. «La problématique est encore récente, mais nous travaillons à trouver des solutions – pourquoi pas en nous inspirant de nos collègues du sud de l’Europe? – car ces situations tendent à devenir systématiques.»

Les scénarios du réchauffement climatique étudiés par la Confédération prévoient une augmentation des jours dits tropicaux (au-dessus de 30°C). Si les pertes de productivité sont aujourd’hui moindres – de l’ordre de 10% par épisode de canicule et donc compensées sur le reste de l’année – elles devraient s’aggraver. A terme, «il n’est pas exclu que les prix de certaines fournitures augmentent», avertit de son côté Nicolas Rufener de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment (FMB).

Variations du prix de l’électricité

Le ciment, par exemple. «Nous avons connu des hausses ponctuelles du prix de l’électricité en période de sécheresse», pointe Nick Traber, patron d’Holcim (filiale helvétique et italienne du géant LafargeHolcim), présent à la discussion sur le climat organisée par les faîtières de l’industrie à Berne.

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Ce en raison de l’assèchement des cours d’eau et des lacs de barrage, qui touche en premier lieu les centrales hydrauliques – 60% de l’électricité produite en Suisse, selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN). Ces conditions affectent aussi la production d’énergie thermique et nucléaire en réduisant les possibilités de refroidissement des centrales et renchérissent par ailleurs le transport de charbon par bateau, résume la Commission fédérale de l’électricité.

Cette situation dite d’étiage s’est prolongée l’an dernier, après les printemps et été les plus secs qu’ait connus la Suisse depuis cent ans, selon l’OFEV. Et la situation ne devrait pas aller en s’améliorant: «Les étés chauds et secs devenant plus fréquents, il faudra également s’attendre à une multiplication et à un allongement des périodes d’étiage à la fin de la belle saison», écrit l’OFEV.

Si l’électricité ne représente que 10% de la consommation d’énergie d’Holcim, ses trois cimenteries helvétiques consomment tout de même près de 230 millions de kWh. C’est l’équivalent de la consommation annuelle totale de 46 000 ménages. Car dans le processus de fabrication du ciment, la matière (clinker) doit être chauffée à 1450°C – c’est l’un des facteurs qui rend cette industrie responsable de 7 à 10% des émissions de CO2 dans le monde. Une hausse prolongée du prix du courant aura nécessairement des répercussions financières sur la branche.

«Une partie de la solution»

Le groupe a ainsi repensé ses infrastructures helvétiques pour profiter de la chaleur résiduelle des fours dans plusieurs projets pilotes pour le groupe: pour la réutiliser dans d’autres étapes du processus de production (séchage), pour la distribuer sous forme de chauffage à distance aux foyers de la région ou pour actionner une turbine et s’auto-approvisionner en courant (à Untervaz et, d’ici à la fin de l’année, aussi à Eclépens). A quoi s’ajoutent d’autres innovations destinées à rendre le béton et les immeubles qui en émergent moins polluants.

Autant de nouveaux matériaux qui sont ensuite utilisés par les métiers de la construction. «Les entreprises du bâtiment se forment aux techniques très exigeantes des constructions plus efficientes en énergie», note Nicolas Rufener. Recyclage des matériaux et utilisation de machines de chantiers plus performantes sur le plan énergétique sont aussi de leur ressort.

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Le chimiste DSM a de son côté installé cette année une centrale de chauffage à bois sur son site de Sisseln, en collaboration avec les fournisseurs d’énergie Engie et Ewz (Zurich), pour un montant de 60 millions de francs. La vapeur produite par la combustion du bois, issu d’un périmètre de 100 km, doit permettre d’alimenter en courant l’usine DSM et celles de Syngenta et Novartis à proximité, ainsi que 17 500 foyers de la région. La réduction annuelle des émissions de CO2 devrait être de l’ordre de 50 000 tonnes. Une démarche qui s’inscrit dans celle plus globale de DSM de parvenir, entre autres, à une réduction absolue de 30% de ses émissions de CO2 d’ici à 2030.


Des opportunités aussi

Pour la société neuchâteloise Emile Egger & Cie, le réchauffement climatique représente quelques opportunités de croissance. Son directeur général, Francis Krähenbühl le dit sans cynisme, plutôt avec fierté. «Nous fabriquons des pompes capables de transporter du liquide contenant jusqu’à 25% de gaz, notamment du CO2. Ce qui est techniquement assez complexe», se félicite celui qui a pris les commandes de l’entreprise en 2017.

L’intérêt de pouvoir faire cela, c’est de fournir LanzaTech, une société américaine qui capture les rejets de CO2 des usines pour les transformer en bioéthanol notamment. A Gand, en Belgique, l’usine du géant de l’acier ArcelorMittal va se doter d’un tel système pour son projet baptisé Steelanol, dans lequel interviennent les pompes Egger. De même qu’un autre fleuron de l’industrie helvétique, Sulzer, pour des équipements intervenant dans le processus chimique. R. R.

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