A près de 79 ans, Serge Dassault, patron de la société d'aéronautique, de systèmes informatiques et de communication qui porte son nom, n'a pas encore inspiré de personnage de bande dessinée comme son père, Marcel (le fondateur), avait inspiré celui de Monsieur Carreidas à Hergé dans son album Vol 714 pour Sydney. Mais la manière dont il vient de réaliser son rêve d'être à la tête d'un grand groupe de presse ferait un joli scénario. D'ici au mois de juin prochain, il aura bouclé l'acquisition de 80% de la Socpresse par l'intermédiaire de la holding familiale Groupe International Marcel Dassault, si les dernières formalités juridiques se passent sans encombre et si la Commission de la concurrence de la Communauté européenne donne son accord. La Socpresse possède notamment un quotidien national (Le Figaro), un hebdomadaire généraliste (L'Express), un mensuel économique (L'Expansion), deux quotidiens régionaux (Le Progrès et Le Dauphiné) – voir aussi l'infographie.

La démonstration de ténacité et d'à-propos de Serge Dassault, si elle aboutit, laissera pantois ceux qui le considèrent comme un homme sans génie et sans vision d'avenir (à la disparition de son père, en 1986, sa capacité à diriger le groupe était discutée jusqu'au sein du gouvernement). Il a prouvé son habileté en dégageant sa société de construction d'avions d'une dépendance excessive à l'égard des commandes militaires de l'Etat. Il vient de convaincre les héritiers de Robert Hersant, le fondateur de la Socpresse, sauf sa petite-fille Aude Jacques Ruettard, qui conserve 13%, de lui céder leur participation. Philippe Hersant reste à la tête de son propre groupe, France-Antilles, qui est majoritaire en Suisse dans Filanosa pour La Côte et dans la Société Neuchâteloise de Presse pour L'Express et L'Impartial.

En 1997, Serge Dassault fait une offre pour acquérir l'hebdomadaire Le Point, qui tombera dans l'escarcelle de François Pinault. Peu après, il jette son dévolu sur L'Express. En vain. En 1998, il se rabat sur le groupe Valmonde, qui édite Valeurs actuelles, et le confie à son fils. En 1999, première tentative pour entrer dans le capital du Figaro qui appartient à la Socpresse. Nouvel échec. C'est en 2002 qu'il peut commencer à voir son rêve de plus près: il entre à hauteur de 30% dans la Socpresse pour quelque 457 millions d'euros.

Serge Dassault n'a pas vocation à rester minoritaire. Et il ne cache pas qu'il aspire à contrôler un grand journal d'information. En 1999, il déclare sur la chaîne de télévision LCI: «Pour moi, c'est important d'être propriétaire d'un journal pour exprimer mon opinion, mais aussi pour répondre à quelques journalistes qui ont écrit n'importe quoi.» Mais son intérêt a peut-être une autre origine. Son père a créé Jours de France, l'hebdomadaire du bonheur et des gens heureux aujourd'hui disparu, une «danseuse» qui lui coûte cher et qu'il distribue à ses futurs électeurs lors de ses campagnes électorales. En 1965, il s'est lancé dans l'aventure du quotidien avec 24 heures, qui vivra un peu moins d'une année.

Pour Serge Dassault, le moment clé survient au mois de septembre 2002, quand la Socpresse veut racheter le groupe Express-Expansion qui appartient à Vivendi-Universal en pleine débâcle. L'avionneur avance 230 millions d'euros. Le remboursement est prévu avant la fin mars 2004. La proximité de cette échéance a-t-elle fait plier les héritiers de Robert Hersant? Yves de Chaisemartin, patron actuel de la Socpresse, le nie; mais voilà Serge Dassault devenu propriétaire. Avec cette acquisition, les deux plus grands groupes de presse français sont désormais liés à l'industrie et en particulier à l'industrie d'armement (le groupe Lagardère est propriétaire de Hachette-Fillipacchi-Médias qui édite Paris Match, Elle et Le Journal du Dimanche). L'arrivée de Serge Dassault, maire de Corbeil-Essonnes, dans la banlieue parisienne, membre de l'UMP (le parti majoritaire) et de l'ex-RPR (la formation fondée par Jacques Chirac), inquiète les syndicats et les organisations de journalistes qui craignent déjà publiquement les entorses à l'indépendance des titres.