Analyse

L’inquiétant pouvoir des quatre plus grands gérants de fonds

Dominent-ils le monde? BlackRock, Vanguard, Fidelity et State Street possèdent 18% d’Apple et 17% de Microsoft. Provoquent-ils des distorsions de concurrence? Pénalisent-ils la conjoncture et modifient-ils les revenus des managers? Le débat est lancé

Les investisseurs institutionnels détiennent 80% du capital des 500 plus grands groupes américains membres de l’indice S&P 500. BlackRock, Vanguard, Fidelity et State Street ne sont pas seulement les quatre premiers actionnaires d’Apple avec 18% au total mais ils appartiennent aux six principaux actionnaires de son concurrent, Microsoft (17%).

Ces quatre géants de la finance détiennent, à travers leurs fonds de placements, l’essentiel des grands groupes bancaires américains avec 19% du capital de la première banque américaine, JP Morgan Chase, 17% de Bank of America et 22% de Citigroup. On parle d’actionnariat horizontal lorsque plusieurs investisseurs détiennent de fortes participations dans des entreprises de la même branche. Ce phénomène pourrait réduire la concurrence dans les branches à fort degré de concentration et pénaliser le consommateur, avance Einer Helhauge, professeur à Harvard, dans une étude (Horizontal Shareholding).

La Maison-Blanche s’inquiète

L’actionnariat horizontal touche non seulement la finance et la technologie américaines, mais aussi les compagnies aériennes et la distribution pharmaceutique. Au sein de cette dernière, les cinq premiers actionnaires de CVS (les 4 cités auparavant et Wellington) ont aussi ceux de son principal concurrent Walgreen.

Les conseillers économiques de la Maison-Blanche s’inquiètent, ainsi que le révèle un document publié en avril (Benefits of Competition and Indicators of Market Power). Le risque de concentration dans une branche est mesuré par l’indice Herfindahl-Hirschmann (HHI). S’il dépasse 2500, il y a lieu de s’alerter. Or il atteint par exemple 3200 dans les hôpitaux et 3000 dans la téléphonie mobile. La rentabilité des entreprises tend aussi à se concentrer sur quelques groupes. Le rapport révèle que le rendement du capital investi des plus performants (le 90e percentile) est cinq fois supérieur à la médiane. Il n’était que le double il y a 25 ans.

Les risques d’un phénomène d’actionnariat horizontal ne sont pas minces. Einer Helhauge craint avant tout que cela réduise la concurrence et augmente les prix pour les consommateurs si le degré de concentration est trop élevé. Les entreprises appartenant aux mêmes actionnaires n’ont alors guère d’incitations à réduire les prix puisqu’ils risqueraient potentiellement de baisser leurs propres marges. Einer Helauge prend l’exemple d’une ville qui compte deux excellents restaurants appartenant à la même personne. Quel serait leur intérêt de se lancer dans une guerre des prix?

L’impact sur la rémunération

Les investissements se font en toute transparence puisque les gérants sont tenus de publier leurs avoirs chaque trimestre. Les managers des sociétés visées sont conscients qu’ils pénalisent leurs actionnaires institutionnels s’ils limitent les bénéfices de leurs concurrents, selon l’auteur. Leur rémunération est d’ailleurs alignée sur les intérêts de leurs actionnaires. Le revenu des managers dépend à 70% de la prospérité de la branche et à 30% de l’entreprise elle-même, selon une analyse de Bebchuk et Fried.

Le consommateur est pénalisé si le degré de concentration est trop fort. En raison de l’actionnariat horizontal dans les compagnies aériennes, le prix des billets est de 3 à 5% plus cher que sans actionnariat horizontal, selon une étude de José Azar, Martin Schmalz et Isabel Tecus. Ce pourcentage est considérable dans une branche à faibles marges. Le taux atteint 6,7% sur les routes où l’actionnariat horizontal traduit un fort degré de concentration.

Moindre croissance

Le concept d’actionnariat horizontal aide aussi à mieux comprendre pourquoi les grandes entreprises américaines peinent à investir dans des projets d’expansion. Les bénéfices des groupes américains atteignent le record de 2000 milliards de dollars. Ils sont quatre fois plus élevés qu’à la fin des années 1990 et, par rapport au PIB, au plus haut depuis 60 ans. Mais l’investissement est 10% inférieur à l’an 2000. Plutôt que d’accroître leur production, les entreprises accumulent les liquidités et procèdent à des rachats d’actions, des hausses de dividendes et des versements de généreux bonus, constate Einer Helhauge. L’incertitude causée par les banques centrales et la densité croissante des réglementations joue aussi un rôle clé dans l’absence d’investissements. Mais elle n’est pas évoquée par cet économiste. L’élimination de l’actionnariat horizontal augmenterait la production de 6%, suggère l’auteur. Il n’est nul besoin, à son avis, de créer de nouvelles lois sur la concurrence, mais il suffit de mettre en œuvre la loi existante.

Selon Einer Helhauge, le phénomène peut disparaître de deux manières. Soit les investisseurs institutionnels renoncent à prendre des participations dans des industries où ils sont déjà actionnaires d’un leader, ce qui ne réduirait guère la diversification de leur portefeuille. Soit ils s’abstiennent d’utiliser leur droit de vote. L’auteur préfère la première solution.

En tous les cas, comme l’affirme «TheStreet», les géants des fonds de placement pourraient être la prochaine cible des autorités de la concurrence.


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