revue de presse

L’insoutenable châtiment de Jérôme Kerviel

Comment fait-on pour rembourser 4,9 milliards d’euros lorsqu’on est un simple particulier au chômage? La culpabilité totale et unique de l’ancien trader Jérôme Kerviel dans l’affaire des pertes de la Société Générale en 2008 a été confirmée en appel mercredi. La presse comme les réseaux sociaux sont dubitatifs

Quatre milliards neuf cents millions d’euros. La même somme astronomique qu’à l’issue du premier procès. Le chiffre est partout dans les journaux, avec tous ses zéros qui font tourner la tête. Et bien sûr, la presse met en doute la possibilité réelle pour l’ex-trader de la Société Générale, actuellement au chômage, de rembourser autant d’argent. «C’est l’équivalent de 370’000 années du salaire minimum français», relève le Wall Street Journal . Une «peine de mort civile», commente La Tribune, qui explique: «La Cour d’appel ne pouvait pas même diminuer cette peine, dès l’instant où le tribunal a retenu le trader comme entièrement et exclusivement responsable du dommage causé à la banque, il ne lui appartenait plus alors qu’à en ordonner l’entière réparation.» «Le jongleur de la finance doit payer», écrit le Tages-Anzeiger . Sur Twitter, le célèbre avocat et blogueur compulsif @Maitre_Eolas complète: «Le préjudice ne dépend pas des facultés contributives de l’auteur mais du préjudice de la victime.» Et il donne ce «détail amusant: avec les intérêts légaux, la dette de Kerviel à l’encontre de la Sté Générale augmente de 80’000 € par jour». «Ce jugement n’a qu’un caractère symbolique, car ce n’est pas dans le pouvoir du condamné», écrit, lucide, le FT-Deutschland.

Il est vrai que l’avocat de la banque a déjà fait savoir qu’un arrangement serait trouvé. Car «les 4,9 milliards réclamés au trader sont des dommages et intérêts, et non une amende, rappelle Le Nouvel Observateur. A la différence de cette dernière, que la personne condamnée doit payer sous peine de prison, les dommages et intérêts relèvent du domaine civil. Auteur du préjudice et victime peuvent tenter de trouver un arrangement, indépendamment de la décision de justice.» Le quotidien régional Ouest France a interrogé un professeur de droit: «Selon la loi, le condamné doit verser la totalité des dommages-intérêts dans un délai de dix jours à compter du prononcé de la décision. Chose impossible ici, Jérôme Kerviel devra rembourser à la hauteur de sa capacité contributive.» «Il sera donc prélevé tous les mois jusqu’à la fin de sa vie», traduit Thomas Clay. Il pourra seulement conserver une somme correspondant aux besoins primaires, comme se nourrir et se loger, appelée le «reste-à-vivre», à peu près l’équivalent d’une aide type revenu de solidarité active (environ 450 euros par mois). «Moins de 1000 euros en tout cas», selon le professeur de droit. «En bref, Jérôme Kerviel est condamné à vivre toute sa vie avec moins de 1000 euros en poche».

Même ses éventuels futurs enfants

Et «la Société Générale peut intervenir sur tout type de ressource. Capital, patrimoine, héritage… Tout sera reversé à la banque. La dette est même intergénérationnelle puisqu’elle fait partie de la succession. Si Jérôme Kerviel venait à avoir des enfants, ils hériteraient donc des dommages-intérêts à payer. Néanmoins, la loi leur permet de refuser l’héritage. Dans ce cas, la dette s’éteindrait avec le décès de l’ancien trader.»

La sentence est aussi très commentée, très critiquée par les internautes. «Kerviel est condamné pour l’exemple. L’exemple doit frapper les esprits. La peine de mort n’aurait pas eu un effet aussi fort. Il est commode d’avoir un bouc émissaire. Idem pour Lance Armstrong. Du coup, le reste de la société, la Société Générale, le cyclisme retrouvent leur innocence. C’est le but principal de la peine», explique Charlib, un internaute de La Tribune . «Appel à tous ceux qui demeurent clients de #SociétéGénérale: Barrez-vous, #Kerviel paie pour ces Banksters! Injuste!» écrit un certain Anodonte sur le compteTwitter du comité de soutien à Jérôme Kerviel (343 followers)… Peu croient en la «version du «pirate de l’air» appelée à entrer dans l’histoire, celle du solitaire, détournant, derrière son écran, un groupe de 160’000 employés», pour reprendre les mots dans ce journal de Pierre-Alexandre Sallier. Et peu pour dénoncer la folle prise de risque du trader, qui laisse la Société Générale encore bien fragile aujourd’hui, selon Les Echos , pour qui la page reste «bien difficile à tourner […]. Depuis cinq ans, le groupe bancaire a accumulé les stigmates renforçant son image de géant aux pieds d’argile. […] La fraude record de son trader a très sérieusement écorné l’image de la banque.»

Et maintenant? La prochaine étape passera par la case prison, où «il est pratiquement sûr désormais que Kerviel doive aller», estime la Neue Zurcher Zeitung. Trois ans ferme et deux avec sursis. Sauf que l’ancien trader a immédiatement annoncé qu’il se portait en cassation, un pouvoir suspensif. Sur RTL, il s’est dit «effondré […]. J’ai tout de suite pensé à ma mère. Je ne m’attendais pas du tout à cette décision. Elle est totalement inique au regard des éléments du dossier, des témoignages que nous avons reçus, des arguments produits lors du procès. Tout cela a été balayé d’un revers de main. Pour être franc, je comptais sur la relaxe, les témoignages ont été d’une qualité assez impressionnante…»

Vraiment? Dans Le Monde pourtant, la chroniqueuse judiciaire Pascale Robert-Diard est sans pitié: «La cour soufflette également la défense sur les documents produits en indiquant que ceux-ci «consistent en articles de presse trouvés sur iInternet, des commentaires ou des déclarations anonymes, des articles tirés du site Wikipédia, documents faisant état de rumeurs, de sentiments, d’opinions non étayés.» C’est peut-être pourquoi le trader a lancé un appel à l’aide parmi ses ex-collègues mercredi soir à la télévision, les encourageant à rendre publiques les informations qu’ils pourraient avoir et qui seraient en sa faveur…

L’autre étape à venir concerne le monde de la banque. Le Nouvel Observateur donne ainsi la parole à un spécialiste de la déontologie financière, Marc Lenglet, pour qui «l’affaire aura a minima démontré l’impuissance des mécanismes en place. Pour preuve, Jérôme Kerviel n’est pas un cas isolé, et nul n’est besoin de faire référence à Nick Leeson (Barings, 1996), puisque depuis janvier 2008, les noms de Kweku Adoboli (UBS, 2011) et Bruno Iksil (JPMorgan, 2012) se sont ajoutés à la liste des opérateurs de marché dont les agissements frauduleux ont engendré de lourdes pertes financières pour leurs employeurs […].» Proposant de réfléchir à la différence entre risque et incertitude et de rendre la finance plus transparente et démocratique, il termine ainsi: «Ce dont nous avons besoin de façon criante, c’est de descriptions ethnographiques précises de ce qui se joue dans les lieux où se fabrique la finance.»

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