En trois semaines, les Suisses ont découvert avec un étonnement grandissant une cohorte d’indépendants tous plus désargentés les uns que les autres. La détresse dans laquelle des coiffeurs, des restaurateurs ou des comédiens ont été brutalement plongés a très vite provoqué un large élan de sympathie. La nécessité d’élargir le filet étatique aux chauffeurs de taxi ne fait guère débat.

Des prétentions déraisonnables

Mais alors que le semi-confinement risque de se prolonger plusieurs semaines, il faut s’interroger sur d’autres revendications plus douteuses, voire indécentes, à un moment où tout le monde est appelé à faire des sacrifices.

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Le Conseil fédéral l’a très opportunément rappelé: débloquées à titre exceptionnel, les aides octroyées à des dizaines de milliers de personnes ne sont pas là pour maintenir leur niveau de vie ou payer leurs charges fixes, mais pour subvenir à leurs besoins essentiels.

Les revendications de l’Union suisse des professions libérales publiées cette semaine laissent à cet égard plutôt songeur. Inclure les physiothérapeutes ou les logopédistes dans le cercle des bénéficiaires est tout à fait légitime. Vouloir doubler les indemnités maximales versées paraît en revanche pour le moins douteux. Une telle opération mènerait à un revenu mensuel de plus de 10 000 francs. Une sacrée somme pour parer au plus pressé!

Aristote plutôt que La Fontaine

S’il est évident qu’un ostéopathe ou un dentiste peut se retrouver actuellement dans une situation inconfortable, on ne peut s’empêcher d’accueillir de telles prétentions avec une grande circonspection. Les cris d’orfraie poussés par certains patrons suscitent d’ailleurs la même perplexité. Beaucoup tendent aujourd’hui la main avec une précipitation que certains de leurs pairs trouvent discutable.

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Bien sûr, beaucoup de petits indépendants tirent la langue. Ce sont eux que l’état doit abriter sous son parapluie. Les autres doivent faire l’apprentissage d’une certaine frugalité, chercher, si nécessaire, un arrangement avec leur propriétaire ou leur banque. Procéder parfois à un examen de conscience, histoire de savoir à quel point leur train de vie est menacé sur la durée. Envisager au besoin de le réduire un peu à l’avenir pour économiser.

Même si la fable La Cigale et la Fourmi paraît aujourd’hui d’une cruelle actualité, personne n’a envie de lâcher un mesquin: «Eh bien, dansez maintenant!» à des psychologues ou des avocats bousculés par la crise du coronavirus. Face à des aspirations excessives, convoquons plutôt Aristote, à qui l’on attribue cette citation délicieusement surannée: «Il faut savoir raison garder.»