Alors que le marché des actions a repris des couleurs, celui des obligations a marqué le pas ces derniers jours. Mercredi, les investisseurs boudaient sérieusement les enchères d'emprunts d'Etat qu'avaient lancées le Royaume-Uni, et surtout l'Allemagne. Jeudi, c'était au Japon que la mise à l'encan d'emprunts de 0,9% à dix ans débouchait sur un résultat fort décevant pour le Ministère des finances, soit 1,68 fois le montant de la dette vendue (contre un multiple de 3,16 en juin encore, lors des dernières enchères). Est-ce à dire que la «bulle obligataire» serait en train d'exploser? Les experts suisses n'en croient rien et ne pensent même pas qu'il s'agisse d'une bulle.

Sur le marché des actions, l'indice Dow Jones ne se situe plus qu'un cinquième en dessous de son niveau record de l'an 2000. Sur celui des obligations, les rendements restent toujours à leur plancher historique. Dans les deux cas, certains théoriciens parlent d'une «bulle» appelée à éclater.

Ceux qui misent maintenant sur les actions spéculent sur une reprise économique relativement proche et une nette amélioration des résultats d'entreprises: s'ils se trompent complètement, la Bourse baissera sans doute une nouvelle fois, plus ou moins brutalement. Ceux qui investissent en obligations pensent que la croissance restera encore longtemps faible, même en cas de reprise, et que les taux d'inflation, et par conséquent les taux d'intérêt, demeureront très bas à moyen terme. S'ils sont dans l'erreur et que l'on assiste à une reprise économique soutenue, avec une poussée inflationniste appelant à une hausse des taux d'intérêt, ils se retrouveraient en fort mauvaise posture.

Thomas Trauth, responsable des investissements à rendement fixe suisses chez Credit Suisse Group, constate qu'en cas de nouveau «boom» économique, la correction serait en effet sévère sur les marchés obligataires. Mais il est convaincu que la reprise attendue, qui pourrait prendre effet aux Etats-Unis au quatrième trimestre, sera modérée, graduelle, lente et ne gagnera que progressivement, et avec retard, l'Europe résolument asthénique, dont dépend essentiellement la Suisse. Donc: faible croissance à moyen terme, pas d'inflation en vue, ni de hausse des taux d'intérêt.

Réaction momentanée?

«L'obligation reste un placement très sûr. Je pense en effet que les rendements sont maintenant trop bas, mais ne parlerais pas de bulle pour autant», dit Thomas Trauth. A son sens, «l'exagération» actuelle serait due à la conjonction de deux phénomènes: d'une part, énormément d'investisseurs notamment institutionnels anticipent une prolongation du marasme économique avec une sortie lente et progressive. D'autre part, ils sont nombreux à se méfier encore du marché des actions, estimant que beaucoup de titres sont toujours trop chers. Pour Thomas Trauth, la retenue dont ont fait preuve ces jours les investisseurs anglais, allemands et japonais est une réaction momentanée face à des rendements jugés insuffisants. Il est persuadé que le marché obligataire va rester soutenu.

Même son de cloche chez Claude Zehnder, à la Banque Cantonale de Zurich, qui estime notamment que l'emprunt de la Confédération à dix ans, qui est à 2,4%, devrait se situer à 2,9% ou 3%. «Mais comme il n'y a aucun danger d'inflation, quoi qu'en disent certains théoriciens monétaristes, les rendements peuvent rester bas.» Jan Poser, de la Banque Sarasin, qui pense comme ses collègues que la situation économique européenne entraînera encore des baisses des taux d'intérêt, est lui aussi convaincu que le «bond rally» va reprendre. Il note toutefois que le marché a exagéré sur les prix, et que cela explique la «pause» observée ces derniers jours.