Ce lundi après-midi, Philippe Bruggisser, Chief Executive Officer de SAir Group, devrait confirmer l'intérêt du holding aérien pour une prise de participation de quelque 20% dans la compagnie française AOM. Une conférence de presse destinée à commenter les résultats semestriels du groupe (lire Le Temps du 21 août) et la stratégie de Swissair se tient en effet à Zurich. Le 7 août dernier, le Consortium de Réalisation (CDR) a confirmé qu'AOM était à vendre, et aussitôt SAir Group s'est déclaré intéressé. C'est à ce jour la seule compagnie qui ait publiquement fait acte de candidature auprès du CDR, l'entité chargée de vendre les participations non stratégiques du Crédit Lyonnais, afin de renflouer la banque publique française, très lourdement endettée. La vente sera effectuée à travers la banque d'affaires du Lyonnais, Clinvest.

D'un point de vue stratégique, la candidature de Swissair fait sens: AOM permettrait à la compagnie suisse de mettre un pied sur le marché français, en particulier vers le sud, les Antilles «et surtout Paris, constate Janet K. Kinzler, analyste chez Credit Suisse First Boston à Londres. AOM est le deuxième opérateur aérien français, derrière le groupe Air France, et sa base d'Orly est un atout pour Swissair». La compagnie suisse renforcerait aussi l'implication du groupe au sein de l'Union européenne, compensation indispensable à l'isolement politique de la Suisse – tant qu'un accord bilatéral n'est pas signé entre la Commission et Berne dans le domaine des transports. On le voit dans la systématisation des prises de participation par SAir Group dans tous ses nouveaux alliés en voie de privatisation: arrivées ce printemps dans le giron du «Qualiflyer Group», AOM et TAP Air Portugal ont déjà fait l'objet d'une offre suisse. Seule la compagnie Turkish Airlines fait partie de cette alliance sans avoir de participation de SAir Group, car le gouvernement turc n'a pas encore pris de décision quant à sa privatisation – nul doute que, le cas échéant, on étudiera attentivement le dossier à Zurich, car cette compagnie est plus intéressante que sa réputation pourrait le laisser croire. Alliés de date plus ancienne, Sabena (49,5%) et Austrian Airlines (10%) ont une partie de leur capital détenue par SAir Group, la compagnie belge faisant l'objet d'une option majoritaire en cas d'accord UE-Suisse, et étant gérée par un ancien directeur de Swissair. Janet Kinzler estime que ces prises de participation ne sont «pas nécessaires», mais ne les perçoit pas négativement non plus. Elle note simplement, dans une étude récente sur SAir Group, qu'AOM «est la seule compagnie de l'alliance Qualiflyer à ne pas détenir une part dominante dans son marché indigène». Toujours selon l'analyste du CSFB, le groupe suisse pourrait même chercher à acquérir 30% d'AOM.

Reste que le holding aérien suisse ne peut toujours pas acquérir plus de 49,9% du capital d'une entreprise basée dans l'Union. Dans le cas AOM, cette barrière risque de peser lourd, puisque le CDR cherchera sans conteste à réaliser l'ensemble des actifs. De sources concordantes, les candidats non déclarés ne manquent pas: British Airways, Lufthansa et Air France, bien entendu. Les Anglais partent avec un léger handicap, car ils possèdent déjà deux compagnies françaises, Air Liberté et TAT, fondues en une. Lufthansa contrôle Air Littoral, une compagnie nettement plus petite. Le groupe Air France, qui écrase de tout son poids le marché hexagonal, pourrait se voir écarter pour cause de position dominante. Mais l'on sait pertinemment que le choix, dans pareil cas, relève autant de la haute politique que de la logique économique. Dans ce contexte, estiment plusieurs analystes, les chances de Swissair sont encore plus minces.

Pourtant, il est clair que le patron d'AOM, Alexandre Couvelaire, préférerait cette solution. C'est lui qui a initié les contacts avec SAir Group dans le but de se joindre au Qualiflyer Group. Il a saisi la complémentarité de cette alliance européenne, et a sans doute été séduit par la solidité financière de la compagnie suisse. Le patron d'AOM joue aussi, dans ce contexte, avec les syndicats et ses 2400 employés, la peur d'une reprise par Air France qui signifierait une restructuration sévère pour cause de doublons.

100% de croissance

Couvelaire est l'homme qui a redressé AOM, après que l'actuel PDG d'Air Liberté, Marc Rochet, a déblayé le terrain d'une compagnie qui additionnait les pertes: 140 millions de FRF en 1996, contre un léger bénéfice de 27 millions de FRF en 1997. Le chiffre d'affaires a progressé de 12% à 3,85 milliards de FRF (925 millions de francs suisses). Pour cette année, la croissance du chiffre d'affaires devrait «dépasser 10%», dit la compagnie française.

AOM est née en 1992, de la fusion de Minerve et d'Air Outre- Mer. Elle dessert 21 lignes régulières en France, dont Paris-Nice et Paris-Marseille, qui comptent parmi les liaisons à plus fort trafic en Europe. Outre l'ensemble des DOM-TOM (les territoires coloniaux français), AOM vole aussi vers Cuba, les Bahamas, la République Dominicaine, le Sri Lanka et l'Australie. Le charter représente 12% de son trafic. AOM a transporté 3,3 millions de passagers l'an dernier, dans ses 24 avions – le renouvellement de la flotte long-courrier a commencé avec le leasing de deux Airbus A-340.

A combien se monnaiera-t-elle? Peu de chiffres ont filtré. Certains analystes articulent une somme oscillant entre 300 et 500 millions de francs suisses.