En chantant J’aime la Chine et les amis en costume à paillettes devant plus de 20 000 employés exaltés, Jack Ma célébrait le vendredi 10 mai sa retraite anticipée. A 48 ans, le fondateur du géant de l’Internet chinois Alibaba démantèle son groupe en 25 entités et renonce à ses fonctions opérationnelles de directeur général, à l’heure où son groupe s’apprête à entrer en bourse et s’étendre à l’international.

Quelle PME chinoise ne doit pas une fière chandelle à Alibaba? «On pourrait presque dire qu’Alibaba est le premier employeur privé au monde», s’enflammait The Economist en mars dernier, installant la firme au rang de «plus grand bazar du monde».

Alibaba est d’abord la première plateforme commerciale mondiale pour entreprises (B2B). Lancée en 1999, elle relie sur Internet 10 millions de patrons d’usine à 80 millions de commerçants du monde entier, des ateliers de jeans bangladais aux fournisseurs de tondeuses à gazon chinois.

Quatre années plus tard, Alibaba a lancé Taobao, dédié aux petits vendeurs amateurs (C2C). Par sa simplicité d’utilisation, l’absence de commission, la faiblesse des frais de gestion et l’abondance des marchandises disponibles – 800 millions de produits répertoriés –, «l’eBay chinois» a chamboulé le quotidien des consommateurs. Taobao dispose de 500 millions d’utilisateurs enregistrés. Il est le 14e site internet le plus visité au monde.

T-Mall est le dernier-né de la famille. Depuis avril 2008, il met en relation vendeurs professionnels et clients lambda (B2C). Mais, qu’il s’agisse de vêtements ou d’ap­pareils électroménagers, les distributeurs agréés de marques reconnues sont présentés côte à côte avec leurs contrefacteurs! Seuls les prix ou les avis des clients permettent de les distinguer.

Grâce à ce triptyque chinois de l’e-commerce, Alibaba a enregistré cet hiver plus de transactions qu’eBay et Amazon réunis. Chaque mois s’achètent ou se vendent 50 milliards de yuans (7,88 milliards de francs) de marchandises. Joe Tsai, le directeur financier, défend une marge opérationnelle de 40%.

A l’été 2011, Alibaba a lancé Aliyun OS, son propre système d’exploitation pour smartphones, sous Linux et très proche d’Android. Aliyun est devenu indispensable pour les vendeurs «Taobao» préférant gérer leurs ventes et leurs stocks avec le pouce.

Le mois dernier, Alibaba a investi 60 millions de dollars dans «Ddmap», une grosse start-up shanghaïenne. L’application pour smartphones et tablettes offre des coupons de réduction tous azimuts, pour les restaurants le plus souvent, et s’octroie une commission sur chaque transaction… via Alipay, le «PayPal chinois».

Car, depuis 2004, Alibaba propose son propre moyen de paiement. «Nous sommes assis sur une montagne d’or», se gargarise Che Pinjue, le directeur de l’innovation, conscient des innombrables données clients accumulées depuis dix ans, à faire saliver n’importe quel annonceur. Aujour­d’hui, les usagers de Taobao sont inondés de SMS ou d’appels publicitaires: une preuve que leurs données personnelles sont allègrement partagées.

En février 2011, une enquête interne a révélé la complicité de 100 salariés «maison» dans l’ouverture de 2326 e-boutiques frauduleuses. Le directeur général fut limogé mais une autre question, celle de la propriété intellectuelle, reste à régler. 94 millions de produits douteux ont déjà été retirés des sites, et Jack Ma a déclaré le mois dernier: «Nous ne voulons pas que le nom du groupe soit associé à la contrefaçon.» Il suffit pourtant de taper «Chanel» sur Alibaba.com pour déchanter.

Selon Bruno Bensaid, fondateur de Shanghaivest, un collectif de «business angels» dédié au Net chinois, «ces affaires ont fait naître une crise de confiance. Dans la perspective d’une offre publique d’achat imminente, l’heure n’est plus à la mansuétude: le départ de Jack Ma symbolise une transition salutaire.»

La Chine, qui ne prélève que 15% d’impôts sur les profits des entreprises high-tech, compte d’autres sociétés rivalisant avec les plus grands. Champion des systèmes d’exploitation, Google n’a par exemple jamais pu inquiéter Baidu, son rival chinois dans les moteurs de recherche. La firme pékinoise a bâti son succès populaire en mettant films, e-books et chansons en téléchargement libre dès son lancement. Le 6 mai, Baidu s’est offert PPS, le géant chinois de la vidéo en streaming, pour 370 millions de dollars.

Après QQ, cette messagerie instantanée qui a enterré les adresses mail grâce à ses 825 millions d’utilisateurs actifs, la société Tencent surfe sur le triomphe de WeChat. Cette application pour smartphone permet à ses 300 millions d’utilisateurs de s’envoyer des SMS textes, vocaux ou vidéo gratuitement. Cherchant à monétiser sa popularité, WeChat se lance à son tour dans le système de paiement. Son Tenpay entend tailler des croupières à Alipay.

C’est aussi pour cela que Sina Weibo, le Twitter chinois, a cédé 18% de ses parts à Alibaba. Associer les «réseaux sociaux» au «e-commerce» dans l’écosystème des smartphones est bien l’avenir de l’industrie numérique chinoise.

Chaque mois s’achètent ou se vendent 7,88 milliards de francsde marchandises