Le groupe Kudelski, numéro un mondial des solutions de cryptage vidéo utilisées par les chaînes du câble et du satellite, a vu s'achever jeudi une procédure en justice de cinq ans contre son concurrent, NDS, filiale du groupe News Corp. Cette société israélienne basée aux Etats-Unis a mandaté des pirates informatiques pour casser les codes du vaudois dans un laboratoire secret, avant de les diffuser sur Internet.

Le Temps: La Cour de Los Angeles a retenu trois des six accusations lancées contre votre concurrent NDS, mais a estimé que les dommages étaient nuls. Quelle lecture faites-vous de ce verdict?

André Kudelski:Par rapport aux objectifs que le groupe Kudelski s'était fixés, l'essentiel de ce que nous espérions a été atteint. Nous avons porté au grand jour les méthodes de NDS, qui a activement contribué au piratage de notre technologie. Ils ont été condamnés pour cela. Dans l'ensemble, notre partenaire Echostar n'a pas obtenu de dédommagement pour le remplacement des cartes qu'il a dû effectuer en 2004 et 2005. Cela probablement pour deux raisons: l'âge des cartes remplacées et le fait qu'Echostar a connu une forte croissance pendant ces années.

- NDS a cassé votre technologie, a été reconnu coupable, mais ne sera pas puni financièrement. Le message est inquiétant.

- Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un procès civil. Une punition prend deux formes: on peut être reconnu coupable ou payer des dommages. Ce qui est important à souligner est que NDS devra payer les frais de justice, ce qui montre bien qui a gagné et qui a perdu.

- Ce verdict vous protégera-t-il à l'avenir?

- C'est un premier élément. Mais ce n'est qu'une étape. J'espère que notre concurrent retiendra la leçon et sera plus attentif à l'avenir. Il n'est pas dit que la prochaine fois les dommages soient toujours aussi faibles. Je vous rappelle que l'enquête a été très longue. Au départ, nous ne savions pas d'où venait l'attaque. Nous avons été rendus attentifs à ce qui se passait par un autre de nos concurrents qui nous a prévenus qu'il ne s'agissait pas d'une piraterie classique. Aujourd'hui, nous sommes beaucoup plus alertes. Ce jugement pose des bases, avec de nombreux éléments établis. Dans l'éventualité d'une nouvelle procédure, même devant une autre juridiction, nous ne partirions plus de zéro.

- C'est bien votre technologie qui a été prise pour cible. Or, c'est votre client Echostar qui a défendu l'affaire devant la Cour. Vous n'étiez pas formellement plaignant. Pourquoi?

- Nous nous étions dit au départ qu'il était hasardeux de partir en guerre dans un cadre juridique que nous ne connaissions pas bien. Aujourd'hui, si c'était à refaire, nous ferions peut-être un autre choix. On nous a conseillés, et nous avons écouté ces conseils. On est toujours plus intelligents après.

- Vous avez répété à plusieurs reprises que les méthodes de NDS étaient particulières dans l'industrie. Or dans le grand déballage qui vient de s'achever, il est apparu que vous aviez aussi embauché des pirates et que - au moins une fois - vous aviez fait analyser un produit d'un concurrent dans un laboratoire. Ce procès a-t-il nui à votre image?

- Non. Travailler avec des anciens pirates - la distinction est importante - n'est pas un problème si on observe scrupuleusement certaines règles. Surveiller le monde des pirates, l'infiltrer parfois, est une activité normale dans l'industrie. Nous ne tolérerions jamais qu'un de nos employés pirate le système d'un concurrent. Chez nous, ces activités ont toujours été menées en étroite collaboration avec nos clients, jamais à leur encontre. En outre, analyser le produit d'un concurrent en vue par exemple d'assurer une compatibilité ou de comprendre certains principes de fonctionnement - le «reverse engineering» - n'est pas en principe un problème si l'on respecte les lois et la propriété intellectuelle. La limite se trouve deux crans plus loin, lorsque l'on regarde expressément comment violer la sécurité d'un produit et qu'on en fait un manuel de piratage. Il s'agit de choses matériellement différentes.

- Vous reconnaissez donc avoir réalisé un projet de «reverse engineering» sur les décodeurs de Motorola pour entrer sur le marché du câble aux Etats-Unis?

- D'abord, la personne qui s'en est chargée était un directeur, ayant travaillé pour diverses grandes entreprises américaines. Il s'agissait d'une équipe qui faisait partie du groupe, placée sous une stricte surveillance légale qui s'assurait du fait qu'à chaque étape, il n'y ait aucune entorse à la propriété intellectuelle. Il s'agissait d'assurer une compatibilité entre deux systèmes.

- Vous financez un laboratoire chez un ancien pirate au Canada. Dans quel but?

- Je ne connais pas précisément ce cas, mais je peux vous assurer qu'il ne concerne qu'une analyse de produits pirates.

- Quelles sont vos relations avec Oliver Kömmerling, le hacker qui a cassé vos codes pour NDS aujourd'hui employé par Canal+?

- Je l'ai rencontré deux fois dans le cadre de nos relations avec Canal+.

- En réponse à vos accusations, NDS affirme que vous n'avez pas suffisamment investi dans la recherche et que vous voulez masquer votre retard technologique. Que répondez-vous?

- Rien qu'en consultant les documents internes de NDS révélés lors du procès, on s'aperçoit que leurs propres responsables de la sécurité considéraient leur technologie comme plus vulnérable que la nôtre lorsque notre technologie a été attaquée par NDS. Ensuite, les investissements consentis par notre société ces quatre dernières années ont été largement supérieurs aux leurs.

- Echostar a présenté des mauvais chiffres et estime que la piraterie reste un problème majeur. Aujourd'hui, vous devez changer l'ensemble des cartes d'Echostar sous garantie.

- Ce n'est pas exact. Il n'y a qu'une minorité de cartes qui sont encore sous garantie.

- Dans les six derniers mois, vous avez racheté deux sociétés qui développent des technologies très pointues de lutte contre le piratage. N'est-ce pas un peu tard?

- Ce n'est pas parce que nous avons racheté ces sociétés récemment que nous n'avions pas nos technologies propres auparavant. Les produits que nous livrons depuis le milieu de l'année dernière comportent ces éléments, qui sont en voie d'être totalement généralisés. La logique de ces acquisitions est de disposer d'une plus grande diversité de technologies pour mieux segmenter nos risques.

- L'arrivée de News Corp au capital de votre client allemand Premiere a beaucoup inquiété, et le cours de votre action a plongé. Il y a un mois, la chaîne a introduit le système de NDS en parallèle au vôtre. Allez-vous garder ce client à terme?

- Nous avons renégocié un contrat encore meilleur que le précédent, tout en sachant très bien ce qui allait se passer. Il a toujours été absolument clair que Premiere allait tomber dans l'escarcelle de Murdoch. Mais nous avons bien défendu nos intérêts et nous avons démontré que Premiere avait besoin de nous.

- Vous avez annoncé récemment votre intention de recentrer certaines activités de recherche à l'étranger. Est-ce le début d'une délocalisation?

- Non, ce n'est pas le début d'une délocalisation. Nous avons par contre une organisation multisites dont certains sont établis dans des pays à coûts plus faibles. Nous allons gérer nos équipes différemment, dans le cadre d'une politique de croissance. Nos volumes d'affaires sont en forte progression dans ces pays, et il est logique d'y concentrer la croissance de nos effectifs. Cela ne veut pas dire que nous n'allons plus engager ici. Il ne faut pas oublier que nous avons connu une croissance globale très importante de nos effectifs ces dernières années, entre 100 et 200 personnes par an, dont une part très importante en Suisse. Cette proportion se fera désormais en faveur des zones qui nous permettent de mieux répartir nos coûts.

- Le rachat d'OpenTV vous permet aujourd'hui de proposer une solution intégrée de services de cryptage et de gestion des programmes, ce que vous présentez comme une nouveauté. Or NDS avait fait l'acquisition d'un système semblable, MediaHighway, en 2003 déjà. Accusez-vous un retard dans ce domaine?

- Avec la différence qu'OpenTV est le leader du marché. Nous avons préféré prendre le contrôle du numéro un plutôt que d'acheter le numéro deux ou trois, qui en plus présentait une structure de coûts défavorable.

- La structure de coûts d'OpenTV n'était pas idéale non plus.

- L'entreprise a connu une claire amélioration ces dernières années. Le premier trimestre est positif avec une forte croissance, et le résultat cette année devrait être légèrement positif. Les choses vont dans le bon sens.

- Allez-vous croître à long terme dans le cryptage vidéo, ou allez-vous vous déplacer progressivement dans d'autres secteurs?

-Il est clair que nous cherchons à équilibrer nos activités. Non pas à cause de la concurrence: nous avons toujours prouvé que nous arrivions à gagner des parts de marché dans un environnement ouvert. Notez que, si un jour notre principal concurrent n'était plus verticalement intégré, les choses pourraient changer fondamentalement. Cela mis à part, nous cherchons à nous diversifier dans d'autres domaines que le contrôle d'accès pour présenter un meilleur équilibre au niveau des risques. Nous ne sommes pas dans un monde où les affaires sont faciles. Notre société n'a jamais eu une vie de tout repos. Il existe des opportunités de marges importantes dans notre activité, et les convoitises sont grandes. Nous avons la chance d'être dans un domaine lucratif, mais nous avons aussi des concurrents féroces. Si on refuse de lutter, on disparaît. Nous avons prouvé jusqu'ici que nous savions nous battre contre plus gros que nous. Nous avons créé de la valeur ajoutée et de nombreuses places de travail. Si l'on capitulait, cela aurait des conséquences sur l'emploi. Je ne suis pas d'humeur à me laisser faire.