Le Temps: Vous dirigiez jusqu'en 2002 la recherche globale y compris la recherche en nutrition chez Nestlé, employant quelque 600 personnes. Celle-ci est devenue un axe stratégique de la multinationale. Vous avez quitté ce poste en vue de fonder une start-up biotech. Pourquoi?

Andrea Pfeifer: Ma motivation fondamentale était la recherche médicale et le défi contre les maladies chroniques. Je suis pharmacienne de formation, je me suis spécialisée dans les recherches sur le cancer au National Cancer Institute de Washington. Ce fut une expérience magnifique. Les problèmes de santé de mes parents m'ont amenée à rentrer des Etats-Unis. Cela aussi a nourri mon désir d'aider les gens à trouver des solutions aux maladies chroniques. Notez que ce désir était déjà présent chez Nestlé, où j'ai contribué à développer des produits ayant des effets favorables pour la santé, comme le yoghourt LC1, stimulant le système immunitaire. C'est ce qui m'a fasciné dans ce travail: combiner la nutrition et la prévention.

– Chez Nestlé, vous avez aussi participé au lancement d'un fonds de 100 millions d'euros pour soutenir les recherches de «jeunes pousses». Dans quels domaines?

– La liste des projets où investit Nestlé Venture Capital Fund est confidentielle. C'était effectivement l'idée que j'ai proposée à la direction, et qui a été soutenue. J'étais convaincue qu'il fallait aller plus loin dans la compréhension de la génomique, de la métabolomique pour mieux cerner les effets des aliments et établir une base pour une nutrition individuelle personnalisée Cela a représenté un changement de culture important pour l'entreprise.

– En février 2003, vous fondez AC Immune avec plusieurs chercheurs de renom, dont Claude Nicolau et Fred van Leuven, et le soutien de l'investisseur Martin Velasco, l'actuel président du conseil d'administration. Le but principal de votre société est de trouver un vaccin efficace contre la maladie d'Alzheimer, qui frappe nombre de personnes âgées. De grands groupes pharmaceutiques s'y emploient aussi. Quelles sont vos chances par rapport à eux?

– Alzheimer est une maladie dite «conformationnelle», soit un changement aberrant de la structure d'une protéine du corps qui entraîne la formation de «plaques» dans le cerveau, avec les effets que l'on connaît: perte de mémoire, etc.

La plupart des médicaments disponibles sur le marché visent à atténuer les symptômes mais ne s'attaquent pas à la cause, qui réside dans le système immunitaire.

Celui-ci n'identifie pas la protéine avec une configuration aberrante comme corps étranger, donc il ne la détruit pas. Notre approche principale consiste à introduire dans le corps du patient des fragments de protéines (antigènes) incitant le système immunitaire à produire des anticorps et ainsi à dissoudre les plaques.

Contrairement aux recherches concurrentes comme celles de Wyeth et Elan qui reposent sur des protéines entières générant des effets secondaires inflammatoires, notre technologie repose sur des peptides liés à des liposomes «porteurs» qui reconfigurent les protéines sans effet inflammatoire observé.

– Quels résultats avez-vous obtenus jusqu'ici?

– Les tests in vitro menés en 2004 ont établi que nos antigènes reconfigurent effectivement les protéines pathologiques. C'était un premier pas important. Puis les recherches menées sur plusieurs groupes de souris transgéniques atteintes par la maladie d'Alzheimer ont montré une dissolution des plaques cérébrales chez 35 à 50% d'entre elles, ainsi qu'une amélioration fonctionnelle sensible.

– A quels facteurs attribuez-vous ces premiers succès?

– Claude Nicolau a une longue pratique dans la recherche immunothérapique sur Alzheimer. Jean-Marie Lehn, Prix Nobel de chimie en 1987 et membre de notre comité scientifique, est un spécialiste de la «reconnaissance moléculaire». Le professeur Fred van Leuven, également membre du comité scientifique, connaît à fond les maladies neuro-dégénératives et, accessoirement, a créé les souris transgéniques dont nous avions besoin, et qui ne sont pas faciles à trouver. Il entre une part de chance dans la recherche, la nôtre est d'avoir réuni de grands cerveaux représentant un capital d'expérience inestimable.

– Parallèlement à cette approche immunitaire, vous travaillez sur une autre manière d'attaquer la maladie d'Alzheimer. Pourquoi?

– C'est une question de stratégie. Nous développons effectivement une autre plate-forme technologique, à savoir des composés chimiques baptisés Morphomers qui se lient à la protéine pathogène et peuvent rétablir sa configuration initiale. Nous sommes moins avancés sur cette voie que sur celle de l'immunothérapie, mais nous allons pouvoir accélérer les travaux maintenant que nous avons bouclé la seconde phase de notre financement en récoltant 21 millions de francs. Si la première solution ne devait pas aboutir, nous avons encore cette opportunité-là, et même une troisième avec un projet de vaccin contre certains types de cancer. Et si ces deux voies donnent des résultats concluants, ce sera superbe! AC Immune ne veut pas être une société basée sur un seul produit. Tout cela a été planifié.

– Quelles sont, à ce stade, les chances que votre vaccin anti-Alzheimer arrive dans quelques années sur le marché?

– Je vous répondrai plus confortablement à la fin de cette année quand nous aurons effectué certains tests de toxicologie. En termes de fonctionnalités, les chances sont très bonnes.

– Plus généralement, quels espoirs peut-on nourrir à propos d'un traitement contre Alzheimer?

– Je pense que dans cinq ans, on devrait pouvoir traiter cette maladie. Ce sera une étape vraiment importante pour la population, pour la médecine, les assurances. Naturellement, j'espère que AC Immune participera à cette percée.

– Que faites-vous des nouveaux fonds que vous venez de récolter?

– Nous allons pouvoir passer aux tests cliniques Phase I avec des premiers résultats attendus pour 2007. Nous avons engagé comme responsable scientifique le biologiste Andreas Muhs, venu des Etats-Unis, et des chimistes. Les effectifs passeront progressivement de 10 à 15 personnes. Nous venons de rapatrier au Parc scientifique de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne le laboratoire que nous avions à Strasbourg. J'ai pu persuader nos investisseurs que Lausanne était un bon endroit pour développer les biotech, grâce à l'engagement de son président Patrick Aebischer et aux priorités qu'il a fixées. Je suis convaincue que, grâce à son activité actuelle dans les neurosciences, l'EPFL sera dans quelques années un centre de compétences exceptionnel dans ce domaine. Le fait que la société Neurochem ait établi sa base européenne au Parc scientifique, à quelques pas d'ici, est déjà un grand succès pour Lausanne. Il y a tout ici, l'accès aux ressources est excellent pour ceux qui ont des bons contacts. Tout au plus cela demande à être mieux formalisé.

– Comment s'est passé votre deuxième tour de financement?

– Ce fut un peu plus long que prévu. Nous avons cherché des investisseurs stratégiques qui comprennent le secteur et partagent notre vision à long terme. Mon but est de créer une entreprise – sur le modèle d'Actelion pour prendre un exemple – qui crée de la valeur à la fois pour la société et pour l'investisseur. Ce n'est pas toujours facile de faire passer ce message après les résultats mitigés qu'ont connus les premières start-up biotech. En 2004, l'Europe n'a enregistré aucune entrée en Bourse dans ce secteur. AC Immune s'est lancée au moment le plus défavorable, mais on commence à voir des ouvertures.

– Est-il exact que les investisseurs, devenus prudents, préfèrent financer des phases cliniques avancées plutôt que les travaux précoces?

– Cette situation est en train de changer. Ces derniers mois, on a observé plus de contrats signés avec des petites sociétés dont les travaux se trouvent au niveau pré-clinique. Le dernier rapport d'Ernst & Young sur les biotechnologies montre un rapport favorable entre leur pipe-line de produits et le niveau des investissements, alors que c'est l'inverse pour les grandes sociétés pharmaceutiques [ndlr: voir graphique]. Dans ce sens, 2005 pourrait bien être une année clé.

– Vous vous occupez personnellement de tout ce qui touche à la propriété intellectuelle. Pourquoi?

– Notre environnement est extrêmement compétitif. J'ai appris chez Nestlé déjà que, si on ne suit pas constamment ce qu'enregistre la concurrence, si on ne se protège pas rapidement, on perd facilement des mois voire des années de recherche. Trois experts brevet nous aident dans ce travail très complexe – les points essentiels se cachent souvent dans les détails, les mécanismes sont complexes et variables selon les pays. J'y consacre au minimum un jour par semaine.

– Que faites-vous si une grande société pharmaceutique propose de vous racheter?

– Comme présidente directrice générale de cette entreprise, je me dois bien sûr d'étudier toutes les options avec le conseil d'administration, y compris des propositions intéressantes de rachat. Mon rêve est plutôt de la conduire au succès et de la faire grandir. C'est la raison pour laquelle nous voulons avoir un pipe-line aussi diversifié que possible. Pour le reste, cela dépendra de l'environnement économique et du financement pour la troisième phase de tests.