Le Temps: Est-ce que vous maintenez votre stratégie de placement, axée entièrement sur la «survie» et la préservation du capital?

Konrad Hummler: Nous avions une stratégie qui accordait un rôle assez important aux actions. Car en cas de crise, la valeur des monnaies est remise en question. Le maintien de positions dans des actions telles que Nestlé ou Holcim permet de détenir des valeurs réelles en portefeuille, même si le prix fluctue et peut s'effondrer temporairement. Mais qui sait si la résolution de la crise actuelle ne prépare pas la prochaine, sous l'effet d'un endettement exagéré de l'Etat, et donc un risque pour la monnaie?

Aujourd'hui, il est toujours possible de spéculer à la hausse des actions, mais c'est peut-être un peu tôt si l'on pense à la complexité et à l'étendue des problèmes à résoudre à moyen terme.

- Quels sont ces risques à moyen terme?

- Je pense aux causes de la crise, l'excès de dette et les surcapacités dans le système financier. L'entrée de l'Etat, qui a été décidée le week-end passé, ne réduit ni la dette ni les structures financières. La fin de la crise surviendra avec la sortie de ces engagements hors du système financier et avec le redimensionnement de la finance.

- Est-ce que cela prendra encore un an?

- Beaucoup plus. Mes réserves s'appuient aussi sur l'avenir incertain du marché des CDS (dérivés de protection contre défaut). Personne ne connaît l'ampleur de leur montant. On parle de 55000 milliards de dollars. Un chiffre inimaginable.

L'intervention de l'Etat a ceci de pratique que s'il n'a pas d'argent, il peut malgré tout le dépenser, offrir des garanties en principe illimitées. Mais l'Islande a dévoilé les limites d'une politique d'endettement d'un Etat.

L'autre grand risque porte sur les remboursements des hedge funds. Mais je pense que le pire de la crise est maintenant passé.

- La Suisse profite des décisions de l'Eurogroupe et de l'accalmie des marchés. Mais on critiquait déjà, jusqu'à jeudi, sa passivité. Comment notre pays va-t-il s'en sortir?

- La Suisse s'en sort avec un œil au beurre noir. Mais nos grandes banques sont mieux capitalisées que les banques européennes. Et la Suisse a eu la chance que l'UBS ait été l'une des premières à subir la crise du subprime. Elle a ainsi accru très tôt ses fonds propres.

- Que pensez-vous de l'augmentation de capital d'UBS jeudi?

- Il est crucial de comprendre que la recapitalisation de février a réduit sensiblement les besoins. Et il faut comparer l'augmentation actuelle avec son bilan de 2000 milliards de francs. Cela aurait pu être nettement pire.

- Est-ce que la crise d'UBS est définitivement passée?

- On ne peut pas le dire. Avec un bilan de 2000 milliards, il reste forcément des points d'interrogation. Chaque milliard levé réduit le risque. L'effet de levier descend maintenant à 40-45. Mais cela signifie qu'une erreur de 1% sur le prix d'un actif est multipliée par 40 ou 45.

- Comment jugez-vous l'opération elle-même?

- Elle est complexe et construite selon un mécanisme qui fait courir un risque à la BNS et à la Confédération, mais aussi une chance de gain. Le taux d'intérêt demandé n'est pas bon marché.

- Est-ce que la confiance reviendra envers UBS et le marché?

- C'est la dernière chance pour le système financier. On ne peut pas la rater. La dernière question est de savoir si l'on croit encore au pouvoir de l'Etat, puisqu'il fait maintenant directement partie du fonctionnement de la finance.

- Que pensez-vous de la réaction des Etats européens?

- C'était d'abord une stratégie d'essais et d'erreurs. Durant la crise, les pays européens ont agi à l'aveugle, offrant des garanties de l'épargne qu'ils ne peuvent tenir. A l'image de celles d'Angela Merkel et de l'Allemagne, dont le coût pourrait aussi bien atteindre 500 milliards d'euros que 3000 milliards.

- Est-ce que les garanties d'épargne doivent être revues à la hausse en Suisse?

- Comme place financière, il ne serait pas logique de garantir les comptes des investisseurs internationaux. Ces garanties ont un coût qui n'est pas dérisoire. Or si un problème survient, il faut protéger les comptes d'épargne et les PME, mais sûrement pas les clients du private banking.

- Après 14 mois de crise, aucune banque suisse n'a fusionné ou disparu. La consolidation du marché bancaire suisse est-elle un mythe?

- A l'exception des deux grandes banques, toutes les banques suisses sont extrêmement bien capitalisées. Les fonds propres ont augmenté ces 10 dernières années. Il n'y a pas de raison de changement. Comparez avec les banques allemandes! Elles cumulent deux problèmes: l'absence de fonds propres et une très modeste rentabilité.

- Que manque-t-il encore au paysage bancaire suisse?

- Il manque une troisième force au marché bancaire suisse. Elle participerait activement au financement de l'économie réelle à côté des deux grandes banques, lesquelles sont exposées aux risques internationaux. Il est incompréhensible que l'on n'ait jamais consolidé les banques cantonales pour en faire un troisième acteur fort. Sans doute les cantons ont-ils financièrement trop à perdre.

- Quel est votre scénario économique pour les deux prochaines années?

- La réponse n'est pas aisée. L'évolution des pays asiatiques est très incertaine. La demande interne compense-t-elle la faiblesse américaine? Les chutes des entrées commandes des industriels de début de cycle (textile, informatique) sont inquiétantes.

- La finance dépasse partout de beaucoup l'économie réelle. Est-ce que l'on va réduire de moitié sa taille?

- Oui, entre 30 et 50% si l'on analyse la croissance de la finance ces cinq dernières années par rapport au produit intérieur mondial.

- En Suisse aussi?

- Je ne crois pas. Notre système bancaire est l'un des plus solides. La confiance envers nos institutions n'est pas touchée.

La confiance est revenue à travers l'engagement de l'Etat en Europe. Quel sera son impact politique?

L'impact sera catastrophique. C'est une nationalisation du système financier. L'exemple de Fannie Mae devrait pourtant être la preuve de l'incapacité d'une telle structure à fonctionner. C'était une entité dont la piètre qualité des comptes a été dénoncée. C'est une agence de l'Etat qui a fait du lobbying à Washington et financé massivement les deux partis. Le plus grand problème créé par l'arrivée de l'Etat est celui de la gouvernance des entités nationalisées. Comment l'Etat américain va-t-il gérer AIG, premier assureur au monde? Qui dans l'administration en est capable? Et la liste est longue, de AIG à Northern Rock, RBS, en passant par les banques allemandes. L'Etat, qui a parfois 100% de ces sociétés, va-t-il lui-même les contrôler? C'est ridicule en termes de gouvernance.

- Les socialistes ne diront-ils pas que les banques ont été incapables de financer l'économie?

- C'est un argument à condition que l'Etat soit capable de mieux gérer ces entreprises. Il est important d'expliquer correctement les causes de la crise. Les banques centrales et les régulateurs ont travaillé pendant 60 ans pour éviter les accidents systémiques. Ces cinq dernières années, on a même cru que le risque zéro était possible. Les acteurs du marché ont investi d'autant plus que l'argent était gratuit, provoquant ainsi une bulle du crédit qui ne pouvait qu'éclater. La crise est donc le fruit à la fois de mauvaises politiques économiques et monétaires et des activités de lobbying du cartel financier. Qui était pour Bâle II? Les grandes banques. Cela leur permettait de réduire les fonds propres. L'échec n'est pas celui du marché libre. En fait, nous n'avons jamais eu de marché libre.

- Alors comment donner un prix au risque?

- Une solution a été présentée en 2004 à Chicago, qui permet les faillites bancaires. En cas de défaut, l'institut lui-même n'est pas sauvé, mais ses fonctions le sont. En pratique, l'Etat peut ainsi séparer la banque en deux éléments. Le défi majeur consiste à trouver un système autorisant la fin de vie d'une banque. Il existe une fin pour l'homme, pour l'entreprise, pourquoi pas pour une banque si elle n'a pas les moyens de s'adapter et survivre? Tant que la solution n'est pas trouvée, il y aura toujours un problème au mécanisme des prix et à la monnaie. Les contrôles et les réglementations ne parviendront jamais à remplacer ce mécanisme, formidable incitation à développer de nouvelles stratégies, à obtenir de meilleures conditions de financement. La nationalisation du système bancaire en Europe occidentale va dans la direction opposée.