Hans Schweickardt, d'origine allemande, a fourbi ses armes dans la société électrique soleuroise Atel, deuxième entreprise d'électricité du pays, puis sur le marché allemand de la Bourse de l'électricité. Il a repris, il y a un an et demi, les rênes d'Energie Ouest Suisse (EOS), dans une phase délicate de restructuration, au moment où la société holding romande, fortement endettée, devait absolument accroître sa productivité et réduire ses coûts de production pour être à même d'affronter l'ouverture du marché de l'électricité, retardée, mais pas bloquée, par le refus de la loi sur le marché de l'électricité en votation populaire en septembre 2002.

Active dans la production et la vente en gros d'électricité, grâce à des ouvrages comme la Grande-Dixence ou l'Hongrin, EOS est propriété d'actionnaires-clients, eux-mêmes producteurs et distributeurs de courant, tels Romande Energie (VD), SIG (GE), EEF-ENSA (FR-NE), SIL (Lausanne) et FMV (VS). Cette imbrication des rôles, souvent contradictoire, ne facilite guère la définition de la stratégie et de la conduite d'une entreprise non cotée à la Bourse qui a réalisé durant le dernier exercice des recettes, sur quinze mois, pour 1,519 milliard de francs, provenant principalement de la fourniture de 60% des besoins en électricité des cantons romands.

EOS a décidé de prendre part activement au combat qui s'est engagé autour de la prise de pouvoir sur Atel, via la vente attendue de la participation de UBS dans la holding Motor-Columbus (LT du 6.4.04). Hans Schweickardt a les idées très claires sur la question et sur le rôle que pourrait jouer le géant français EDF.

Le Temps: EOS a ouvert les feux en acquérant, le 19 mars, 10% de Motor-Columbus. Puis UBS a pris le contrôle, le 5 avril, de cette société, propriétaire d'Atel, qu'elle veut vendre, en Suisse ou à l'étranger. Pourquoi êtes-vous intéressés à cette affaire?

Hans Schweickardt: Nous voulons effectivement augmenter notre participation dans Motor-Columbus. Nous avons déjà annoncé à UBS que nous allions faire une offre. Notre intention est de trouver des alliances pour obtenir le contrôle d'Atel, dont les compétences sont reconnues, en tant que producteur d'électricité et dans le domaine du commerce avec l'Italie. Nous n'envisageons cependant pas l'achat total de Motor-Columbus ou d'Atel.

– EDF, avec qui vous avez décidé d'établir une relation stratégique, sera-t-elle directement ou indirectement liée à cette opération?

– Notre intention est de négocier avec UBS. Nous verrons si une restructuration du capital est nécessaire. Quoi qu'il en soit, notre offre sera autofinancée. Il ne s'agit donc pas d'une restructuration, dans laquelle EDF jouera d'emblée un rôle.

– Allez-vous vous appuyer sur l'entreprise électrique bernoise BKW pour renforcer votre pouvoir d'achat sur Atel?

– Cela dépend de plusieurs facteurs. Nous ne sommes intéressés qu'à une partie du paquet d'actions détenues par UBS. Si nous étions appelés à nous prononcer sur l'achat de la totalité de cette participation, nous ne pourrions l'acquérir que provisoirement, dans la perspective d'une alliance avec BKW.

– Pourquoi privilégiez-vous une alliance avec BKW?

– Notre stratégie vise à constituer un pôle fort en Suisse occidentale, dans le cadre du remodelage du paysage électrique suisse dans la perspective de la libéralisation du marché. La stratégie optimale consiste à s'organiser aussi bien, si ce n'est mieux, qu'Axpo, premier groupe suisse présent en Suisse septentrionale et orientale. C'est pourquoi je cite BKW, en espérant qu'ils parviendront à la même conclusion que nous.

– Pourquoi le contrôle d'Atel, avec l'aide souhaitée de BKW, est-il si important pour EOS?

– Nous sommes complémentaires. Une future société commune pourrait s'organiser par métiers, comme nous avons commencé à le faire à EOS. Atel dispose d'excellentes compétences dans le marché international, notamment avec l'Italie et les pays de l'Est, EOS possède de sérieux atouts dans le domaine de la production hydroélectrique, alors que BKW, comme les actionnaires-clients d'EOS, maîtrisent parfaitement le secteur de la distribution et de la vente finale. De cette manière, nous pourrons contrer les géants européens de l'électricité.

– Pourtant, vous mettez en place une collaboration stratégique avec l'un de ces géants: EDF, qui emploie 140 000 personnes, contre quelques centaines chez vous?

– Nous avons besoin d'un partenaire étranger minoritaire. EDF fait parfaitement l'affaire pour deux raisons. La première est la garantie de l'approvisionnement physique par une ligne à très haute tension, en cas de pénurie d'électricité. La seconde est l'ouverture sur les marchés étrangers. Nous pouvons obtenir des marchés de niche, par exemple l'approvisionnement de communes françaises, car EDF, en raison de notre petite taille, ne voit pas en nous un concurrent dangereux.

– Inversement, EDF pourrait vous avaler tout cru…

– C'est pour cela que nous avons besoin de nous renforcer par une alliance avec BKW pour le contrôle d'Atel, afin de disposer de la taille critique suffisante.

– Si UBS vend au plus offrant, soit au-delà d'une estimation raisonnable de 1,2 milliard de francs, vous aurez peu de chances de l'emporter face à l'offre d'EDF, ou de l'italien ENEL…

– Bien sûr que ce risque existe, car nous ne pouvons mettre sur la table qu'un montant raisonnable. UBS a cependant affirmé qu'elle privilégierait une solution suisse. Il faudrait une raison majeure, compte tenu du contexte légal et politique, pour qu'un acheteur étranger soit préféré.

– Comment justifier cette clause préférentielle nationale alors que Novartis exige du gouvernement français une stricte neutralité pour lui permettre d'acheter le groupe pharmaceutique Aventis?

– Le domaine pharmaceutique est entièrement différent de celui de l'électricité. Ce n'est pas faire preuve de protectionnisme que de constater que l'énergie est un produit de base stratégique pour un pays et son industrie.

– Plusieurs de vos actionnaires-clients se sont plaints, il y a quelques années, de vos prix de production trop élevés. Comment a évolué le prix moyen de vente entre 1999 et 2003?

– Je ne peux pas vous fournir ces chiffres, mais je peux vous assurer que nos actionnaires-clients sont aujourd'hui satisfaits. Nous sommes compétitifs, et le serons encore davantage ces prochaines années.

– Il y a actuellement six grossistes électriques sur le marché suisse, dont trois regroupés autour d'Axpo. Combien seront-ils en 2015?

– Il restera un ou deux acteurs. Mais personne n'aura fait faillite, car je pense que nous aurons été suffisamment intelligents pour nous réorganiser avant la banqueroute de telle ou telle société. Je pense que l'entreprise ou les entreprises survivantes seront suisses, mais auront conclu de solides alliances avec un partenaire étranger.