Le Temps: Les hausses de prix de l'électricité, dépassant parfois 30%, choquent la population et les entreprises. Quelle est votre explication?

Hans Schweickardt:L'ouverture du marché et la libéralisation ont été décidées. Il faut donc accepter le fait que la Suisse ne soit plus une île en Europe. Elle fait physiquement partie du continent européen où les prix augmentent sur le marché libre à cause d'une forte progression de la demande et du manque d'installations de production. Le marché de l'électricité est régi par des lois physiques et économiques, souvent très éloignées des visions politiques.

- EOS manque-t-elle vraiment de courant à offrir à ses actionnaires-distributeurs d'électricité comme Romande Energie, les Services industriels lausannois et genevois, ou le groupe E (Fribourg-Neuchâtel)?

- Nous ne couvrons pas nos besoins avec notre propre production. Cela veut dire qu'il nous manque, hormis les contrats à long terme sur l'importation de courant nucléaire français, près de deux Twh (terawattheures). Nous devons donc importer de l'électricité au prix du marché. Les contrats d'importation à long terme arriveront par ailleurs à échéance dans les années à venir, d'où la nécessité de développer sans plus attendre notre propre production.

- Mais si vous êtes couverts à 60%, pourquoi prendre comme référence 100% du prix du marché, notamment pour calculer la taxe de 0,9 centime le kWh prélevée par Swissgrid?

- Tous les pays européens calculent de cette manière. Pourquoi la Suisse devrait-elle encore une fois appliquer un régime spécial? La population, et surtout les milieux politiques, doivent comprendre que lorsqu'on ouvre le marché ce sont les règles du marché qui s'appliquent. Sinon, nous risquons d'avoir des problèmes avec l'Union européenne (UE) dans le cadre des négociations bilatérales en cours. Si la Suisse choisit une voie différente, je peux m'imaginer que l'UE nous obligera, tôt ou tard, à appliquer les règles européennes.

- La taxe de 0,9 centime est contestée devant la Commission de l'électricité (ElCom). Etes-vous serein?

- Tout à fait. Nous avons respecté la loi et effectué nos calculs selon l'ordonnance fédérale. L'ElCom devra déterminer s'il y a interprétation abusive. Je ne parle pas de calcul abusif, car on peut exclure cette hypothèse.

- Comment Swissgrid a-t-elle fixé le montant de cette taxe?

- Le conseil d'administration a soigneusement examiné la question. La proposition de taxe faite par la direction de Swissgrid était nettement plus haute que 0,9 centime par kWh. Nous étions mal à l'aise et avons demandé une seconde opinion à des experts extérieurs qui nous ont proposé une taxe inférieure. Finalement, nous avons fixé la taxe à un niveau encore inférieur, suite à la consultation d'une commission d'experts interne. Je me sens donc parfaitement à l'aise avec les décisions prises.

- Pourtant la Suisse n'a pas d'expérience dans ce domaine...

- Effectivement. L'ouverture du marché implique un changement de doctrine. Seul l'avenir nous dira si les décisions prises aujourd'hui en matière de tarifs sont les bonnes.

- Est-ce que cela ne plaide pas pour un gel des tarifs demandé par le Parti socialiste?

- On a vu ce que cette politique a provoqué en Californie. La plus grande société d'électricité a fait faillite parce qu'elle ne pouvait pas appliquer les prix du marché. Et cela a conduit à une forte pénurie de courant.

- Une autre idée consiste à échelonner les hausses...

Laissons l'ElCom travailler et juger. Si, par la suite, on veut obliger la branche à prendre des mesures, il faudra clairement dire qu'il s'agit d'un diktat politique. Je ne suis pas certain qu'un tel scénario favorise la deuxième étape de l'ouverture du marché, dès 2013. Le pouvoir politique a mis plusieurs années à se mettre d'accord pour appliquer une nouvelle loi, et on demande maintenant à la branche électrique de tout régler en quelques semaines, voire quelques mois. Cela n'a pas de sens.

- Vous prétendez donc qu'EOS pratique des prix honnêtes et qu'elle n'a pas profité de la nouvelle loi pour gonfler la facture...

- C'est tout à fait cela. Les contrats

d'approvisionnement pour nos actionnaires-distributeurs, valables de 2008 à 2015, sont très compétitifs.

- Pourquoi certains de vos actionnaires augmentent-ils davantage les prix que d'autres?

- EOS n'en est pas responsable et je ne veux pas me mêler de leur stratégie commerciale.

- Certaines industries, comme Lonza qui annonce une facture de 30 millions de francs supplémentaires, vont souffrir alors que la récession menace. Est-ce le bon moment d'augmenter les tarifs?

- On nous dit toujours que c'est jamais le bon moment. La crise financière touche toutes les entreprises, y compris la branche électrique. Tout était clair au départ. L'ouverture du marché a été choisie pour amener davantage de transparence et de concurrence.

- Et la concurrence ne joue pas...

- Oui, en ce moment, parce qu'il y a pénurie d'électricité. Comment voulez-vous faire jouer la concurrence si l'offre est trop faible? Le seul moyen consiste donc à construire de nouvelles installations. Tous les pays voisins se sont attelés à cette tâche, mais pas la Suisse. On nous demande de résoudre la quadrature du cercle.

- C'est-à-dire?

- On proteste contre les hausses et on nous met les bâtons dans les roues lorsqu'on lance des projets de construction de centrales ou de lignes de transport. En plus, il faudrait geler les tarifs et offrir gratuitement l'enterrement des lignes à haute tension, ou l'augmentation des redevances hydrauliques.

- Atel, votre futur partenaire, a annoncé un projet de nouvelle centrale nucléaire à Gösgen. Etes-vous favorable?

- Atel a défendu ses propres intérêts en vue d'un approvisionnement suffisant en électricité. Il faut pourtant amener une solution derrière laquelle pourra se ranger toute la branche après avoir choisi le meilleur site parmi ceux déjà existants. Tous les partenaires devront alors participer financièrement à ce projet pour qu'il ait une chance d'aboutir. Mais le processus prendra de nombreuses années car de nouveaux équipements nucléaires ne sont pas encore politiquement mûrs en Suisse.

- EOS a passé un récent accord avec les Forces motrices bernoises et Atel pour gérer le réseau de transport de manière unifiée. Est-ce un nouveau monopole qui vous permettra d'imposer le droit de timbre?

- Il s'agit d'une mesure destinée à réduire les coûts. Quant au niveau du timbre, l'ElCom est là pour juger de son niveau.

- L'ElCom, dotée de 18 enquêteurs, a-t-elle les moyens d'agir contre Swissgrid, forte de 200 personnes, ou d'EOS qui emploie 660 personnes?

- C'est une question à adresser au monde politique qui a mis en place ce régulateur.