Le Temps: La crise du crédit a atteint un paroxysme cette semaine. Se dirige-t-on vers une récession généralisée?

Jean-Daniel Gerber: Tout dépend de la définition donnée au mot récession. Si l'on entend par là une énorme poussée du chômage associée à une réduction de la production, j'affirme que le risque est modéré. C'est d'ailleurs le point de vue du Fonds monétaire international (FMI), dont les prévisions publiées cette semaine évoquent une croissance mondiale 2009 ramenée à 3%, contre 5% attendu jusqu'ici. Et n'oubliez pas qu'en 2001-02, la croissance mondiale n'était que de 2,2 et 2,8%. De plus, nous sortons actuellement de la plus longue période de croissance mondiale qu'on ait connue depuis 1970. Cela ne pouvait pas durer éternellement.

- Vous avez émis la semaine dernière une prévision de croissance de 1,3% en Suisse en 2009. Un taux inchangé par rapport à ce que vous avanciez en juillet. Maintenez-vous cette attente?

- Nous devons bien évidemment prendre en considération ce qui se passe actuellement et il est probable que nous devions corriger nos prévisions à la baisse. Je pense toutefois que l'ambiance qui règne actuellement est plus sombre que la situation réelle. Nous avons publié aujourd'hui (ndlr: vendredi) les chiffres du chômage en Suisse: ils restent stables à 2,4% en septembre. Il ne faut pas s'attendre à une détérioration dramatique sur le front de l'emploi.

Par ailleurs, la consommation reste assez élevée, pour le moment. Les exportations helvétiques sont très diversifiées. A titre d'exemple, notez que les livraisons dans les plus grands pays émergents que sont la Chine, l'Inde, la Russie et le Brésil ont proportionnellement davantage augmenté que chez plusieurs de nos concurrents européens. J'ajouterai que nous n'avons pas de crise immobilière en Suisse et que sur le front du crédit, les banques n'ont pas diminué les prêts qu'elles accordent aux entreprises et aux particuliers.

- Outre la banque, quels seront les secteurs les plus exposés à la crise actuelle?

- Les exportations vont être immanquablement touchées, en raison de la diminution de la demande dans les autres pays. Nous avons toutefois le très grand avantage d'une économie d'exportations diversifiée: pharma, machines, produits de luxe, etc. Pour l'heure, ce sont en particulier les machines textiles et la fabrication de composants automobiles qui sentent le ralentissement.

- Les marchés émergents restent-ils un potentiel relais de croissance?

- Les marchés émergents ne sont pas un relais de croissance, ce sont les nouveaux moteurs de la croissance mondiale. Je reviens de Chine, où la progression du PIB est encore de 10%. Leur pronostic est de 9% - éventuellement 8% - sur l'ensemble de l'année. Mais la situation ne deviendrait difficile que si ce taux passait au-dessous des 5,5%. L'Inde est dans la même situation.

- Si la Suisse résiste, le franc ne risque-t-il pas de renchérir?

- J'ai passé neuf ans aux Etats-Unis, notamment à la Banque mondiale. Les entrepreneurs me demandaient souvent comment évoluerait le dollar. Après de multiples prévisions erronées lors de ma première année de séjour, j'ai décidé de ne plus évoquer d'objectifs sur les cours de change. Je tiens en outre à préciser que l'appréciation actuelle du franc est un signe de confiance des marchés internationaux dans la stabilité de notre pays et de notre place financière.

- Le secteur bancaire est très présent dans deux régions, Zurich et Genève. Quel sera l'impact de la crise sur ces deux pôles?

- Il y aura tout d'abord les répercussions sur les recettes fiscales. La Ville de Zurich estime qu'elle subira une diminution des rentrées fiscales des entreprises de quelques centaines de millions de francs. Cela aura immanquablement un impact sur le budget de ce canton, mais également sur celui de la Confédération.

- Et quid de l'emploi et de la consommation locale?

- La croissance du PIB que nous avons eu en Suisse ces dernières années est due pour 20% au secteur bancaire. Avec les problèmes que nous vivons actuellement, il faut s'attendre à un fort tassement, voire à une contraction dans cette branche. Il y a des risques sur l'emploi. Bien sûr. Mais n'oubliez pas que 80% de la croissance du PIB résulte des autres secteurs d'activité, qui sont actuellement moins affectés. N'oubliez pas aussi que la majeure partie des postes qui ont été créés par les grandes banques l'ont été à l'étranger, dans la banque d'affaires. C'est là que les réductions de postes ont commencé et se poursuivront. Par ailleurs, un développement positif pour la consommation réside dans la baisse marquée du prix du pétrole, qui est passé de plus de 140 dollars par baril en été 2008 à moins de 80 dollars cette semaine. Cela libère du pouvoir d'achat.

- Les Suisses sont désécurisés. Que dites-vous pour les rassurer?

- Il y a une perte de confiance du public, c'est indéniable. C'est d'ailleurs pour cela que les marchés boursiers surréagissent. La confiance peut revenir par des mesures nationales, comme cela s'est fait dans d'autres Etats, et par des actions internationales, comme celles des banques centrales, qui ont diminué les taux mercredi et injecté des liquidités. J'ajouterais que nous allons avoir des réunions du FMI et de la Banque mondiale ce week-end. Je serais très étonné que les ministres ne coordonnent pas leurs politiques à cette occasion.

- Quelles sont les mesures prévues en Suisse?

- Il y a trois niveaux. En premier lieu, il faut éteindre l'incendie, ce que les banques centrales s'emploient à faire. Deuxième mesure, il faut éviter que le brasier reprenne, ce qui pourra être résolu notamment avec de nouvelles réglementations et recommandations bancaires, aux niveaux national et international. La Commission fédérale des banques (CFB) a également proposé des mesures pour augmenter le niveau des fonds propres des banques.

- Quel est le troisième niveau?

- Ce sont les répercussions de la crise sur l'économie réelle. Hier, la conseillère fédérale Doris Leuthard nous a chargés d'analyser si nous pouvons avancer certaines mesures qui sont proposées et que le Conseil fédéral a acceptées, il y a environ six mois, dans le cadre de la politique de croissance pour 2008-2011

- Avez-vous déjà des pistes?

- Nous les étudions. Nombre de mesures doivent passer devant le parlement. Est-ce politiquement faisable? Est-ce que cela aura un effet sur la croissance? Nous devons d'abord répondre à ces questions. Cela peut aller vite en fonction des circonstances. Mais à l'heure actuelle, il n'y a pas lieu de prendre de mesures d'urgence pour soutenir l'économie.

- La Suisse n'est plus à l'abri d'une faillite d'une grande banque. Quels sont les plans de la Confédération dans ce cas-là?

- Je ne peux rien dire de plus que ce qu'a déclaré jeudi la conseillère fédérale Doris Leuthard (ndlr: la ministre a dit que «le Conseil fédéral évitera» une faillite d'UBS ou Credit Suisse, mais a refusé de dévoiler les plans prévus par Berne. «Parfois, il est préférable de se taire», a-t-elle affirmé).

- Parmi les signaux positifs qui pourraient être donnés à la population, l'un d'eux ne serait-il pas d'accorder des augmentations de salaires réelles pour 2009, afin de soutenir la consommation?

- Le Seco n'a jamais donné de consignes. Ce sont les partenaires sociaux, patronat et syndicats qui décident. Certains secteurs ont fait beaucoup de bénéfices et peuvent se permettre des hausses de salaires, d'autres branches moins.

- Vous pouvez en revanche agir contre l'îlot de cherté. Quelles sont les mesures?

- Le parlement discute actuellement de reprendre en Suisse le principe du «cassis de Dijon», qui permet de considérer qu'un produit homologué dans l'Union européenne l'est aussi en Suisse. Nous voulons aussi conclure davantage d'accords de libre-échange. Le parlement discute actuellement des importations parallèles. Toutes ces mesures peuvent permettre de réduire les prix, qui sont actuellement de 20 à 30% plus élevés que dans les pays voisins.

- Vous luttez d'un côté contre les prix chers dans le commerce, mais de l'autre, les tarifs s'envolent dans l'électricité...

- En ce qui concerne l'électricité, je pense que le dernier mot n'est pas encore dit. La réglementation qui a été votée par le parlement n'est manifestement pas la meilleure. Il faudra peut-être la revoir. Regardez par ailleurs qui sont les propriétaires des entreprises électriques: les cantons. C'est aussi à eux d'agir. Par ailleurs, notez que la libéralisation ne génère pas toujours des hausses de tarifs: j'en veux pour preuve les télécommunications, où les prix ont fortement diminué.

- Qu'en est-il au niveau de l'Organisation mondiale du commerce? Le Cycle de négociation de Doha est-il mort?

- Non. Je regrette beaucoup qu'il n'y ait pas eu d'accord cette année. Mais le cycle devrait être relancé lorsque le nouveau président américain aura été élu. J'espère que la décision qu'il prendra sera de relancer le processus de Doha. Cela pourrait se faire dès la mi-2009.

Si les Etats-Unis veulent demeurer une grande puissance économique, ils doivent être la tête de file de l'ouverture des marchés. Reste que le protectionnisme est une menace réelle à l'heure actuelle.

- Vous venez de finaliser un accord de libre-échange avec le Japon. Le prochain grand Etat avec lequel vous négociez est bien l'Inde?

- Nous avons eu une première séance de négociations jeudi. L'accord devrait porter sur les services et les marchandises. Nous aimerions le conclure assez rapidement.